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Locarno 2011 #3

Farenheight zéro

Cinéaste à la marge du centre et au centre de la marge, une fois de plus Nicolas Klotz séduit et mécontente. À Locarno, son dernier film s’est fait aimer (la musique, notamment, fait l’unanimité), mais non sans réserves. Low Life ne cesse de mettre une sourdine à sa trompette. Résultat : les uns n’écoutent que la sourdine, les autres que la trompette. Il y est question d’un papier (un decret d’expulsion) ensorcellé par des pratiques vaudou. Le papier (comme le film) brule à la température, assez low, de notre époque.

L’erreur serait d’aborder LL par son propos politique, son côté le plus évident et moins mystérieux. Discours qui revient sans gêne sur des chemins bien trop battus pour allumer la révolte, comme la poésie d’Hörlderlin et la philosophie de Nancy, et y ajoute pour distraire une pléthore de références, citations et clins d’oeil à tout (et donc aussi à n’importe quoi). Le déclament, comme un mantra, des jeunes héros aux allures ultra bressoniennes et aux bouches ultra bées.

Ce mantra, détrompons nous, est un simple chant d’oiseaux, il étoffe et ambiance l’histoire d’amour qui, elle, structure et dirige le film. Histoire on ne pourrait pas en imaginer de plus archétypale : lui, elle et l’autre. Charles et Carmen militent dans un réseau undergroud. Elle s’éloigne de lui et rencontre Hussain, jeune poète afghan menacé d’expulsion. Lorsque ce dernier échappe de mesure à un contrôle de police, elle décide de l’enfermer dans sa chambre. À jamais.

L’alliance entre lutte amoureuse et lutte politique est, on le sait, la planche pourrie du cinéma parisien. On s’y appuie pour trouver une histoire, un mouvement, une dramaturgie et finalement on tombe toujours sur une morale de poche : tu trahis ta classe ou tu en es prisonnier ? Ce qui est une manière, au cinéma, pour transformer les personnages en cas, et les cas, comme disait Serge Daney, on ne les aime pas, on s’y penche. Klotz danse dangereusement sur cette planche. Et quand elle commence à craquer, il tape carrément avec les pieds. La sociologie, cette vieille sorcière, enrobe la bande à Charles et notamment ce dernier, qui ne cesse de déclarer ses revenues au spectateur. C’est pourquoi ce qui sauve le film est l’idée de faire de Carmen un personnage absolument asocial. Lorsqu’un inspecteur de police, une femme androgyne aux allures de chef d’entreprise l’accuse de violer la loi de la société, Carmen ne conteste pas cette loi et ses raisons, elle lui oppose une autre, celle du coeur, qui dépasse la première en nature et qualité. C’est naïf ? C’est pompeux ? C’est Antigone ? Pour sûr, et bizarrement, ce n’est pas Agamben : cette fille, qui a le regard têtu de sa jeunesse n’est pas un ange, n’est pas là pour annoncer quoi que ce soit, surtout pas la révolution qui vient (et vient, vient, vient... à jamais). C’est plutôt une bonne nouvelle, on en avait marre d’attendre.

par Eugenio Renzi
samedi 20 août 2011

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