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A Serious Man  de Joel et Ethan Cohen

Holy shit

7.1

A Serious Man est un film (ce n’est pas le seul) sur lequel je n’ai strictement rien à dire. Je ne pense pas être le premier à qui cela arrive. Je lis souvent, et de plus en plus, des articles où il est évident que l’auteur pédale dans la semoule. Que je sache, on est peu nombreux à résister à l’envie d’écrire malgré tout un texte.
Tout le monde n’a pas ma chance. Je ne parle pas de la chance d’écrire dans une revue où l’on peut faire à peu près tout ce que l’on croit (utile). Mais d’un simple coup de bol. Voici les faits. Sorti du dernier film des frères Coen, je me suis assis à la table d’une brasserie rue Jean-Pierre Timbaud pour rédiger mon papier ; comme je disais plus haut, je ne trouvais rien d’intéressant à écrire, et je traînais devant quelques notes, en attente d’une idée, quand trois amis qui venaent de s’asseoir à la table voisine ont commencé à parler d’A Serious Man.
Deux seulement l’avaient vu et en débattaient entre eux, l’un l’attaquant, l’autre le défendant. Le troisième écoutait distraitement les deux autres, intervenant une seule fois, mais avec beaucoup d’esprit. La discussion avait démarré depuis une demi-heure environ quand une jeune fille les a rejoint. Quelques minutes plus tard, la jeune fille et l’un des trois cinéphiles, celui qui n’aimait pas le film, ont laissé la table pour attraper le dernier métro. Ce que j’ai fait à mon tour.
J’ai transcrit sur un calepin tout ce que j’ai pu entendre. Assurément, plus d’un mot s’est perdu dans la confusion du café. Et je n’ai pas tendu l’oreille outre mesure par crainte de me trahir. En revanche, je recopie ici, en version électronique, mes notes dans leur intégralité, sans caviardage ni ajout d’aucune sorte ; et, contrairement à l’usage pour nos entretiens, sans mise en forme du texte. Parfois la conversation s’écarte, du moins c’est ce qu’il me semble, de la question du film. Étant donné que je ne suis pas sûr de saisir l’ironie des Coen, peut-être que celle de ces quatre amis m’échappe aussi. Dans le doute, j’ai tout gardé.

Louis. « Je trouve ce film accablant. Ils font un pamphlet contre leur propre communauté. Ils ont eu une jeunesse merdique. Ils se vengent. Voilà tout. »

André. « Curieux, je ne l’ai pas vu comme ça. »

Louis. « Tu ne trouves pas qu’ils caricaturent sans pitié la communauté juive américaine, et son fanatisme religieux ? »

André. « Je ne suis pas sûr que le fait que la communauté soit juive soit un élément important du film. Certes, il est omniprésent. Il se trouve qu’on est en 1967. Dans la communauté Ashkénaze d’une ville du Midwest des States. Mais cela pourrait se passer dans n’importe quelle autre communauté. En outre, il n’y a aucun fanatisme religieux dans le film. »

Louis. « Comment tu peux dire ça et t’expliquer en même temps la fable yiddish qui introduit au récit principal ? Nous sommes en Europe de l’Est au XIXe siècle, en Pologne, quelque part entre Lublin et Lodz. Un homme rentre à la maison. Il raconte à sa femme qu’il a rencontré un type, un ami, une connaissance ou je ne sais quoi, qu’il n’avait pas vu depuis longtemps. Celle-ci lui dit : c’est impossible, ce type est mort depuis belle lurette. Le mari répond qu’il vient de lui proposer de passer. À ce moment on entend frapper à la porte. Le type entre. Le mari est gêné. La femme fait la gueule. Elle le traite de dybbouk, d’esprit malin. Et pour prouver sa thèse, elle lui enfonce un couteau en plein cœur. Le type a beau lui expliquer qu’elle a tort. Elle est sûre qu’il s’agit d’un dybbouk. Cette vieille histoire tirée de la culture yiddish, placée au début d’un film qui se passe dans le Michigan en 1967, nous prévient que les membres de la communauté des juifs d’Amérique du Midwest que nous allons rencontrer sont restés dans leur mentalité exactement les mêmes que leurs ancêtres d’Europe de l’Est, à savoir des hommes faibles, soumis à des femmes fanatiques. »

André. « Pour moi cette introduction a peu de rapport avec le reste du film, sauf le fait très général que A Serious Man parle de l’attitude qu’on doit avoir vis à vis des événements, bons ou mauvais, le plus souvent mauvais, qui arrivent. C’est le commentaire du Deutéronome par Rashi, qu’ils mettent en exergue : « reçois avec simplicité tout ce qui t’arrive » – ne te révolte pas contre ce que Dieu t’envoie, reçois-le, agis en conséquence. On peut dire que la vieille réagit avec une désarmante simplicité, qui laisse le dybbouk pantois. Celui-ci s’en va penaud, d’ailleurs, avec son couteau dans le cœur, grommelant qu’on est pas toujours bien reçu quand même. »

Louis. « En même temps, prends le héros du film, Larry Gopkin. C’est un mathématicien. Pourtant, quand sa vie part en vrille, il s’adresse au rabbin. Il veut une explication. Il veut interpréter les événements. Il veut savoir de quoi, de quelle volonté ils sont le signe. »

André. « C’est justement ce que le passage du Deutéronome dit qu’il ne faut pas faire. Le film n’a pas forcement la même position que son héros ; au contraire, il se désolidarise de lui pour en critiquer la faiblesse. Ou bien, pour ironiser à son encontre. Tout en étant des Cohanims, les Coen ont peu de chose à foutre de la culture et de l’héritage juifs. Moins que d’autres réalisateurs juif-américains, moins que Woody Allen. Au milieu de douze films sur toute sorte de groupes, de sociétés, de milieux, c’est la première fois qu’ils s’intéressent à leur propre communauté. Et ce n’est pas elle qui les intéresse en tant que telle. Ils vont plutôt chercher dans la tradition Yiddish, dans leur souvenirs, et probablement aussi dans leur imagination, toute une collection d’histoires plus ou moins cruelles qui illustrent un point très précis, aussi précis qu’une ligne du Deutéronome : l’idée que lorsqu’on demande à la religion juive, ou aux rabbins qui en sont les gardiens, d’expliquer les signes, de dire pourquoi Dieu nous met à l’épreuve et ce qu’il convient de faire, la réponse est : personne ne sait. Le film parle du fait de savoir ça : quand on est juif, il faut s’attendre à ce que tout un tas de merdes t’arrivent, sans savoir pourquoi. L’ironie permet tout de même de récupérer la morale de la fable : mieux vaut rester simple face à ce qui arrive, car même quand tu auras réussi à avoir la raison de quelques uns des tes problèmes parmi ceux qui sont à ta portée, de plus grands vont t’arriver auxquels tu ne peux rien : un cancer, une apocalypse. Shit happens. »

Louis. « Le premier rabbin a l’air de savoir. Il semble avoir trouvé la clé du message dans le parking derrière le temple. »

André. « Il se raconte des histoires. Parce qu’il est jeune. Et pense qu’il doit donner des réponses aux fidèles. Ce qui gêne dans sa réponse n’est pas qu’elle soit décalée, mais tout au contraire, le fait qu’elle ne le soit pas assez. Le deuxième rabbin, plus vieux et plus sage, en réponse aux questions de Larry, raconte l’histoire des dents. Un dentiste trouve la phrase en hébreu : sauvez-moi dans la bouche d’un goy. Le récit est intriguant. Un peu trop en fait. Larry veut savoir en quoi cela le concerne. Et le rabbin d’expliquer alors qu’elle ne veut strictement rien dire. Larry n’est pas satisfait. Il n’a pas compris. Il tente alors, sans succès, de rencontrer le troisième rabbin. Le plus vieux et le plus sage des trois. Finalement, c’est son fils Danny qui aura le droit d’écouter cette sagesse après sa bar mitzvah. Le rabbin lui dit avec les Jefferson Airplane : when the truth is found to be lies, and all the joy within you dies, don’t you want somebody to love, don’t you need somebody to love ? »

Serveur. « Qu’est-ce qu’il vous faut ? »

Jean. « Un double whisky, s’il vous plait. »

André. « Qu’est-ce que vous avez en pression ? »

Serveur. « 16, Heineken, Leffe. »

André. « Une pinte de 16. »

Louis. « Un Schweppes s’il vous plait. »

André. « Là, le film se moque de la volonté de chercher des signes, non ? »

Louis. « Oui. Mais imagine que tu sois un des deux frères. Je te demande : pourquoi avoir fait un film si sombre sur la communauté juive américaine ? »

André. « Si j’étais un des Coen, je répondrais que je m’en fous d’avoir donné une image belle ou pas belle de la communauté des Ashkénazes des États Unis. Que j’avais sous la main un matériel qui me semblait fort. Et que j’ai filmé cette histoire de juifs comme ailleurs j’ai filmé les blancs, les noirs… c’est à dire sans révérence, de trop près. À une distance telle qu’on voit les poils dans les oreilles des gens. Il se trouve que les juifs américains originaires d’Europe de l’Est ont beaucoup de poils dans les oreilles, et moi j’ai envie de montrer ça aussi.
Toujours dans l’hypothèse que je suis un des deux Coen – je répondrais donc que le fait de descendre de la tribu des Cohanim confère certains privilèges et certains devoirs dans la communauté, et nous a surtout permis de fréquenter de près des gens dont les grands-mères en Pologne savaient parler au dybbouks avec franchise. Au total, nous parlons des juifs comme nous parlons de tout le monde, en collant aux basquets de gens qui doivent se démerder avec des trucs qui leur tombent dessus sans crier gare et en voyant ensuite ce que ça donne. Et alors ? »

Louis. « Pourquoi ce titre, Un homme sérieux ? »

André. « Je n’arrive pas à voir autre chose qu’une blague. Le titre a l’air d’être attrapé à la volée, dérobé à l’une des scènes. Quand le rabbin déclare que le mort, Sy Ableman, était « un homme sérieux » par exemple. Jusque-là, le spectateur pense que l’homme sérieux c’est le héros, Larry. Et Larry aussi doit le penser. En fait, non. C’est Ableman, dont on sait qu’il s’agit d’un mec qui accepte son destin avec une grande simplicité mais qui est aussi un manipulateur. Là, notre Larry est un peu dépassé. C’est quelqu’un qui croit qu’on peut tout expliquer. Soit par la théorie des quanta, qu’il enseigne à la fac, soit en recherchant chez les rabbins les raisons des merdes qui lui arrivent.
La scène finale est à double fond. C’est une scène qui nous dit à la fois qu’on est puni pour nos mauvaises actions et en même temps que ce n’est pas pour ça qu’on est puni – qu’on ne peut pas toujours savoir si ce qui nous tombe sur la tête a un sens. C’est là où les Coen touchent au vieux fond du savoir juif. Ils disent : les juifs nous intéressent parce que ce sont de gens qui savent que l’on s’en prend plein la gueule, qu’a priori c’est plutôt prévu comme ça, mais que ça n’a pas toujours de sens. Et ils jouent avec ça. Le reste, qui consiste à se moquer de ce que les Ashkénazes Américains peuvent avoir de ridicule, c’est pas nouveau, c’est présent chez à peu près tous les réalisateurs juifs-américains, on l’a même vu à la télé, pendant les dix ans de Seinfeld sur NBC. On connaît par cœur les historiettes du vieil ashkénaze retraité en Floride, méchant et obsédé par lui-même. »

Louis. « Je vois ce que tu veux dire. Cela aurait en effet pu s’appliquer à d’autres communautés. »

André. « Tout le savoir des Coen consiste en leur capacité d’encapsuler un monde. »

Jean. « C’est ce que j’aime dans Burn After Reading. Tout se passe mécaniquement à l’intérieur d’un truc hyper flou. Où le gens sont censés jouer le rôle qui correspond à leur propre mythologie. Y compris, les gens de la CIA. Cela commence comme un petit truc sur google map, et démarre à tour de machin. Tout se passe ensuite dans une parfaite absurdité. Avec les personnages qui sur-jouent exactement ce qu’ils ont à jouer par rapport à la représentation qu’ils se font d’eux mêmes et du milieu auquel ils appartiennent, ce qui est parfaitement visible et qui produit évidemment rien du point de vue... »

Louis. « Tu admettras, qu’il s’agit là d’une boite un peu cynique. »

Jean. [au serveur] « J’ai demandé un double. »

Serveur. « Et bien ? »

Jean. « Ce n’est pas un double. J’ai pris vachement de whisky ici et… »

André. « Si c’était servi dans un petit verre, le niveau serait en effet plus haut ».
 
Jean. « Ouais... non. »

Louis. « Prends The Big Lebowski. Le personnage central, était une caricature de Marlowe. Et pas le Marlowe originel, le Marlowe déjà décalé, iconoclaste, relu par Robert Altman et incarné par Elliot Gould dans The Long Goodbye. Au delà de l’hommage, les Coen piquent à Raymond Chandler l’évolution de l’intrigue policière, qui commence par un petit truc, une histoire de tapis, et puis sous le tapis il y a toute une histoire complexe et sanglante... La touche des Coen consiste à renverser aussi ce mouvement. Ou bien à le contredire avec leur ironie. S’il est vrai que plus les choses avancent, plus elles deviennent compliquées, d’autre part, contrairement à ce qui arrive chez Chandler, plus le jeu se fait dur, plus les personnages montrent leurs faiblesses. Il n’y a pas un seul mec sérieux.
Et en même temps, tout le monde est en quelque sorte sauvé. Il y a une véritable sympathie pour Lebowski et sa bande de loosers. C’est ce qui manque ici pour moi. Rien n’est beau. Rien n’est attachant. Tout est trivial, sans qualité. La bêtise, surtout celle d’Ableman, devient alors accablante. C’est ce qui me fait penser qu’il s’agit d’un film revanchard. Il est dirigé par un regard d’enfant. Celui que les adolescent portent vers un père lorsqu’ils n’ont pas réussi à lui pardonner ses faiblesses, notamment la soumission à la mère. »

Jean. « Pardon, est-ce que vous pouvez vérifier qu’il s’agit bien d’un double Whisky ? »

Serveur. « Ce que je vous propose c’est d’aller en discuter avec le barman. »

André. « Je vois ce que tu veux dire. C’est une mise en scène sans mythe. Il jouent les mythes Yiddish sans mythologie. Les personnages sont nus. Il n’y a rien pour les faire monter. Tout de même, on s’attache un peu à Larry. Ne serait-ce qu’à cause de tous ses tourments. »

Louis. « Pas moi. Sa passivité me le rend antipathique. Fondamentalement, je reste macmahonien. Je ne peux pas supporter un héros comme ça. Au cinéma, le héros ne peut pas être seulement passif. »

André. « Mais en dernière instance le film te dit : même quand ton père finit par régler ses problèmes, il y en a d’autres, qu’il ne pouvait pas prévoir. Il y a un cancer, il y a une tornade. Du coup, il recadre tout cela dans une sorte de sagesse qui dirait : tu pensais que c’était une affaire de comportement. Tu pensais qu’il suffisait d’être (ou de ne pas être) un homme sérieux, pour obtenir le mieux, ou bien pour conjurer le pire. Et bien, tu as tort. Le jour de la bar mitzvah, par exemple, sa femme le prend tendrement par le bras. Comme s’il avait résolu le problème qu’il avait avec elle. Il n’a pourtant pas fait grand chose. Et le cancer à la fin du film, il n’y est pour rien. Il n’a pas fait grand chose non plus pour le mériter. Certes, il a pris l’argent de l’étudiant coréen : au moment où il falsifie la note, là, dans la seconde, le téléphone sonne, c’est le médecin qui lui parle de ses radios. La punition divine ? C’est très ironique. »

[Aux trois garçons se joint une fille, Anna]

Louis. « On parlait d’A Serious Man. André aime, et me l’a défendu. Ses arguments m’ont presque convaincu. Ceci dit, je reste persuadé que ce film alimente l’antisémitisme. »

André. « Au contraire, je ne suis pas sûr que le film plaise beaucoup aux antisémites... Ce sont des gens qui n’aiment pas les juifs, non, c’est ça ? »

Anna. « Quels sont tes arguments pour le film, André ? »

André. « Je ne sais pas... Je ne connais pas vos arguments contre… Voyons, si j’avais à le défendre… Argument numéro 1 : je le trouve mieux que No Country For Old Men. Mais je n’ai pas vu le précédent, Burn After Reading. »

Anna. « Tu n’as pas aimé No Country ? »

André. « Pas trop. Mais ils en avaient fait de plus mauvais avant : Ladykillers, The Barber. »

Anna. « Intolérable Cruauté. »

André. « Celui avec George Clooney ? Pas si mal. »

Anna : « Ah non, il est pas génial ! Beaucoup moins bien que No Country. »

André. « A Serious Man est meilleur pour de tas de raisons. Beaucoup plus efficace scène par scène. »

Anna. « Du point de vue narratif, No Country est supérieur au dernier. Les personnages sont intéressants, construits. Ce qui n’est pas le cas d’A Serious Man. »

André. « Le dernier n’est pas très narratif. Non seulement j’en conviens, mais j’en suis persuadé ; je trouve que c’est justement sa force. Ça fait longtemps que les Coen n’ont pas adhéré à un tel dogme de l’efficacité scène par scène, au détriment de l’ampleur narrative. Chaque scène est montée comme un coup, comme un hold-up. D’où le fait que les morceaux de rêve trouvent si facilement leur place dans l’affaire... »

[Mes notes s’arrêtent là. Le son de la musique était devenu soudainement trop fort pour entendre la conversation ; quelques minutes plus tard Anna et Louis ont quitté la table]

Merci à YD, AM, CL, VN

par Eugenio Renzi
lundi 25 janvier 2010

A Serious Man Joel et Ethan Cohen

États-Unis ,  2008

Avec : Michael Stuhlbarg (Larry Gopnik) ; Sari Lennick (Judith Gopnik) ; Richard Kind (Arthur Gopnik) ; Fred Melamed (Sy Ableman) ; Aaron Wolff (Danny Gopnik) ; Jessica McManus (Sarah Gopnik) ; Adam Arkin (Don Milgram) ; George Wyner (Rabbi Nachter) ; Amy Landecker (Mme. Samsky) ; Katherine Borowitz (Mimi Nudell).

Durée : 1h45.

Sortie : 20 Janvier 2010.

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