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Le Marin masqué  de Sophie Letourneur

Top synchro

8.0

Tout dans Le Marin Masqué est une question de temps. Et pas seulement parce que toute comédie demande du rythme dans l’enchaînement des vannes. Partie en voyage sur les côtes bretonnes avec Sophie (Letourneur, herself), Laëtitia (Goffi, herself aussi) arrive des années trop tard dans son histoire d’amour avec le fameux « marin masqué », grand dadais peu à peu démystifié après une soirée au son des tubes ringard d’un dance-floor nommé « La Chaumière ». À leur carnet de voyage off, les filles prennent le temps de légender l’action, alors qu’à toute allure défilent sous nos yeux leurs péripéties. Ce faux rythme rapide est un des paradoxes d’un film pas long (36 minutes), vraiment drôle, qui assume quelques légères inerties dues à son caractère post : nu et vierge de son direct, rempli après réalisation des potacheries des deux héroïnes. La finesse du commentaire comme la précision formelle du projet font à la fois les limites et le charme de cet épisode de vacances faussement rétro. Si maladresses il y a dans l’aventure, celles-ci ne peuvent en effet intervenir qu’après coup. Comme dans un beau souvenir, toute histoire possède aussi ses temps morts que la mémoire sélective de son auteur restitue, en oubliant, enjolivant ou empirant les détails les moins avouables. « Words don’t come easy » dit la chanson qui, du démarrage de la Peugeot de Sophie à Paris, accompagne les héroïnes dans toutes les accélérations, les freinages, les redémarrages de l’histoire qu’elles vivent et qu’elles racontent.

Les mots de Sophie et Laëtitia ne viennent pas de manière limpide, mais sur plusieurs modes : d’abord par un faux in (les dialogues relus dans l’auditorium, légèrement décalés – en salle de montage on appelle ça une synchro « molle ») ; ensuite par une narration off qui a son tour est divisée en deux : les petites introductions à l’action, qui donnent une fonction rythmique au dialogue, conjugées à la deuxième personne du singulier « et là tu m’as dit.. », et « là t’es allé te coucher... », finissant par déplacer l’action directe, en la chevauchant et en raturant la première. Enfin, encore au-dessus de ce dialogue, cinglent les réflexions des filles à l’humour brut et définitif : « J’avais la gueule dans le cul, j’avais pris trois Lexo la veille. »

Ces niveaux de voix entre action et souvenir sont un pur jeu de cinéma. En tout cas un rythme à prendre : étranges premières minutes dénudées de son ou d’ambiances directes, d’un récit entièrement postsynchronisé. Se tient dans cet écart l’enjeu du film, lui qui ne joue pas la dé-synchro mais dont la voix off et les bruitages se calent à l’image. On dit voix off, on devrait peut-être dire over, tant la narration est un passé recomposé.

Arrêtons-nous un moment sur ce mot : recomposition. L’aventure est reconstruite, on l’a dit, jusqu’au moindre détail : position des corps dans l’espace ; bruit des Camperos tapant du talon les pavés de Quimper, bruit de paille cherchant les dernières gouttes de Gin tonic dans le fond du verre... Ces éléments sensibles suscitent chez le spectateur l’impression d’une vérité déformée. Vérité incontestable du détail (Tarantino l’explique dans une célèbre scène de Reservoir Dogs : pour qu’un récit soit crédible, il faut en maîtriser les accessoires plus encore que la structure). Déformation de ce même détail par effet d’amplification. En recomposant, certains morceaux prennent de l’ampleur. L’ensemble ne colle plus, ou bien colle mais à la manière d’une image déformée, image d’une réalité mentale et donc gouverné non pas par la seule géométrie de l’enregistrement cinématographique mais surtout par celle, sphérique, du souvenir. De surcroît, les morceaux ainsi recollés n’appartiennent pas à une seule mémoire, mais à deux. C’est là où l’émotion que dégage la difficulté – et parfois la douleur – du souvenir se double d’une intelligence qui consiste à explorer le labyrinthe de la communication amicale – intelligence dont le cinéma a donné peu d’exemples.

Dès l’ouverture, vous montez vite dans la voiture : les filles ne traînent pas. Le trajet Paris-Quimper installe en toute hâte la première conversation, un des moments les plus drôles et les plus vifs du film. Au milieu de la mécanique comique, des micro-évènements viennent interrompre le rire et le bal de la synchro. Par endroits, Le Marin Masqué laisse entrevoir des fêlures que le film ne cherche pas à exploiter. Après une visite chez des amis de Laëtitia, un beau plan nocturne sur la voiture démarrant éclaire l’amie venue les voir partir. Sophie trouve que « c’est triste de la laisser toute seule ». « Mais elle pas toute seule, Sophie » lui rétorque Laëtitia en pensant à l’enfant et au compagnon qui attendent la jeune fille à la maison. Forme d’humour plus mélancolique, moins terre à terre que celui entrevu dans La Vie Au Ranch (2010), où un lit d’hôpital sur une grand-mère mourante raccordait avec la culotte de Pam (Sarah-Jane Sauvegrain) et aux discussions sur les rouleaux de papier toilette. Le langage y est en revanche toujours infantile et presque adolescent, digne de l’inoubliable punchline que lâchait la même Pam : « Ma grand mère elle va die ». Les héroïnes de Sophie L. grandissent, mais demeurent attachées aux liens familiaux : Manon séjournait chez son oncle en Auvergne pour respirer un autre air que celui du « Ranch », tandis que Laëtitia peine à parler avec son père après s’être prostrés de longues minutes devant la télévision. Encore une fois, les mots ne viennent pas facilement. Mais les scènes en bateau affirment assez fort que le père de Laëtitia est le vrai « marin » ; aux autres hommes qu’elle rencontrera de tenter, si bien que mal, d’enfiler le masque.

Vu comme ça, le film semble nous dire que les filles ont peut être vieilli, mais qu’elles n’ont pas énormément avancé du point de vue de leur psychologie. C’est une proximité de plus avec Une sale histoire de Jean Eustache (1977), où le goût du récit amenait des hommes mûrs à dévoiler, sous forme d’érotisme pipi et caca, leur tendre enfance mentale. Une proximité formelle existe aussi entre Eustache et Letourneur, c’est leur envie de pousser à la limite la distance entre la littérature et le cinéma. Comme Une sale histoire, Le Marin masqué radicalise l’effet de réel donné par un enregistrement en direct, l’impression d’un récit improvisé, par une surenchère de fiction en vérité fidèle à la lettre d’un scénario très écrit. Mais, au fond, tout cela est moins important que l’idée de la recomposition. L’idée que le cinéma ne donne pas accès à un récit. Mais au récit d’une histoire. Dans le cas du Marin, au récit d’une histoire qui à son tour était déjà légende avant que l’aventure ne commence. Légende du Marin, ancien amour raté dont Laëtitia a déjà maintes fois parlé à Sophie.

Une fois de plus, on en vient à parler d’héritage. Pour le bien et pour le mal, la question du cinéma, en France, est toujours celle là. L’erreur fatale serait alors de tracer le lignage du film ; ce que font les mauvais cinéastes dans leur travail – cinéastes qui souvent ont été aussi de mauvais critiques – consistant à se placer par rapport au Panthéon des grands du passé, forcément dans une position de légitimité et d’infériorité à la fois.

Les films sont comme des enfants. Certains écoutent, d’autres parlent. Le Marin est sans doute un enfant qui parle. Il se moque un peu des adultes. Il ne les connaît pas trop. Mais il aime discuter avec deux grandes personnes : Eustache et Rohmer. Et il leur dit : jusqu’à présent, le cinéma a été soit inintéressant, soit godardien. Le cinéma godardien a montré pourquoi les hommes sont lâches et pourquoi les filles sont belles. Le programme était vaste. Souvent raté. Sans doute daté. Ça a donné quelques beaux films, quand même. Les vôtres par exemple. Mais moi, je vais faire autre chose. Je vais montrer des hommes qui ne ressemblent pas assez à nos pères. Et des femmes constipées ou avec la tête dans le cul. Ce qui ne les empêche pas d’être belles.

par Thomas Fioretti, Eugenio Renzi
lundi 13 février 2012

Le Marin masqué Sophie Letourneur

France ,  2011

Avec : Laëtitia Goffi (Laëtitia) ; Sophie Letourneur (Sophie) ; Johann Libéreau (Le Marin Masqué).

Durée : 36mn

Sortie : 08 février 2012

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