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Berlinale 2012 #1

Premier Bestiaire

Berlin est très grand, il fait froid, il y a du vent, les gens ont cet air de tout connaître parfaitement, de savoir ce qu’ils veulent… Mes mains saignent. J’ai dormi longtemps dans un calme olympien, en pleine campagne berlinoise, au bord d’un lac gelé, en compagnie d’une chienne américaine très chic qui ressemble à un mouton égaré et répond au nom de Miss Sophie. J’ai fait avec peine mon programme du jour dans les toilettes féminines de L’Hyatt Hotel, où trônent à l’entrée deux petits coins parfaitement éclairés avec tablettes et pouf de cuir. Je l’ai emmagasiné dans ma caboche avant de me rendre direct au « ticket desk » qui se trouve quelques mètres plus loin. Longue queue. Quand mon tour est arrivé, tout ce que j’avais choisi était complet… Pressée par le temps, le monde, j’ai du m’en remettre au hasard. Mes premiers films berlinois seront des séances au pif, ceux qu’a priori moins de gens voulaient voir. En l’occurrence, un long français et trois courts-métrages, dans la même salle : ARSENAL !

Oh my back !

Le premier court est Libanais : T.S.T.L de Gheith Al-Amine. Poésie tatillonne de la persévérance avec un soupçon de surréalisme version Isou. Jeu avec des lettres, les phrases qu’elles avivent, les sonorités délicates ou rugueuses qu’elles provoquent, une fois mises les unes à côté des autres, mêlant l’impression d’un hasard certain à la conscience d’une organisation qui nous échappe encore. L’écran noir se remplit de lettres blanches qui se fondent en signes, certaines disparaissent, pour un final somme toute banal. Mais il y eut, en chemin, de bien belles variations. Note : 7.5.

Deuxième court : Vater, Mutter, was soll ich heute filmen ? d’Isabell Spengler. Trop long, ratage en règle exempt de cinéma sur une bien belle idée, pourtant : comment les parents de la cinéaste ont adapté leur langage quotidien et leur regard au métier de leur fille, l’interpellant souvent avec des « tu devrais filmer ça ! ». Renversant la proposition, elle leur demande comment eux le filmeraient, ça. Et c’est pas mal, ce qu’ils racontent, mêlant leur mot à une réelle curiosité pour ce qu’est la mise en scène cinématographique. Très vite, la description minutieuse de composition des plans ne suffit plus. C’est alors que le temps et le montage entrent dans la danse (« cet arbre, je le filmerais très lentement, cette chèvre apparaîtrait comme un démon ! ») Mais c’est un peu court et ça s’écrabouille complètement lorsque la réalisatrice décide de mettre en images les mots de ses parents. La salle rit de bon cœur. C’est de bon cœur que je m’endors. Note : 4.5.

Retour de l’artiste libanais avec King Lost his Tooth. Même principe, assez dense, de compilation/abstraction, remplissage et vide d’un plan fixe via les mots, leur teneur, leur gageur. Hommage plus direct, plus ressenti au tandem formé par Gysin et Burroughs. Note : 6.8.

Je sors quelques instants, il faut faire place nette entre deux projections. Devant un café que je réussis tant bien que mal à commander à la mode italienne plutôt qu’allemande, j’apprends d’un journaliste belge en face de moi que la carte press est un sésame magique très convoité – à condition d’intégrer quelques données extrêmement précises et inamovibles concernant mes droits, je peux entrer partout. Je l’interroge sur le parc de salles à Bruxelles. Les choses mutent à vive allure dans la capitale, et si les projets aboutissent, il faudra surveiller ce qui se trame chez nos voisins : ouverture d’une salle en collaboration avec les frères Dardenne dans l’ancien Pathé Palace historique ; rachat du cinéma Vendôme à Ixelles ; collaboration de programmation entre le nouvel Arenberg – devenu les Galeries – et l’Actor’s Studio ; essor de la petite salle du centre nommée Aventure, sans compter le Nova, et tous les festivals fleurissants. Il y a peu, Ferrara y présentait Go Go Tales suivi d’un bœuf musical au bistrot, orchestré de son propre chef. Affaire à suivre…

Mais retournons en salle : c’est l’histoire d’une fille qui a mal au dos, parce qu’elle a mal à la tête (ou bien est-ce l’inverse ?). Tiens moi droite de Zoé Chantre est un documentaire peuplé de dessins simples, évocateurs mais étouffés par une voix off très aiguë, omniprésente. Instructif et précis sur ce qui fait notre colonne vertébrale, parfois drôle, cet essai manque cependant cruellement d’une véritable envie. Rien d’exaltant donc, si ce n’est l’entrée en matière… Salle pleine à peine éteinte : un homme de grande taille arrive en retard, passe allègrement devant l’écran, nous offrant à contempler sa silhouette en ombres chinoises. Arrivé au milieu de l’écran il trébuche, fait un vol plané arrière spectaculaire et s’écrase, sur le dos, criant : « oh my back » Note : 4.9.

La belle saison

Le soir, j’accompagne une amie au Delphi voir Formentera de Ann-Kristin Reyels, qu’elle connaît. Virée en BMW à travers Berlin gelée pour rejoindre cette salle en marge du groupement ultramoderne qui entoure la Postdamerplatz. Je constate avec joie l’efficacité de mon accréditation magique. Ici tout le monde se presse, la file s’étire à des mètres et des mètres au dehors – la jeune réalisatrice sort de l’école de réalisation berlinoise, c’est la toute première fois que le film est montré, il est très attendu, à en juger par les conversations impatientes captées dans le hall. Je rentre là comme dans un moulin. Très belle salle avec balcon, le Delphi se remplit tandis que je le photographie…

Rien de particulièrement bon, rien de très mauvais non plus. On retient deux choses. 1 : une manière de filmer la Méditerranée à la belle saison – Formentera est une île de l’archipel des Baléares. La mer enserre l’île et génère une atmosphère clanique très perceptible. Elle rapproche entre eux les résidents mais asphyxie leur esprit et restreint leur regard, un comble pour une communauté néo-hippie. Étincelante et calme, elle vire à l’étendue noire glacée lorsque X décide de s’en extraire pour nager jusqu’à Ibiza. De longs plans d’une tête émergeant avec peine, un corps qui ne semble plus avancer bien qu’il nage encore – le fin clapotis de la brasse en témoigne –, puis du noir, que du noir à l’écran, plongeant les spectateurs dans les flots lisses. Et 2 : cette nageuse justement, l’actrice suisse Sabine Timoteo.

Sortant du film je devais suivre le mouvement et aller à la fête du film. Mais voilà que je croise un grand corps familier, en dépit de ses tatouages masqués en hiver. J’ai bien reconnu Denis Coté ; il s’apprête à présenter Bestiaire, son dernier film. J’ai beaucoup aimé Curling, je garde de sa visite dijonnaise à cette occasion un excellent souvenir. Bref, je décide de rester.

Bonne pioche

Bestiaire de Denis Côté
8.6

Notes rapides

Séquence de pattes de zèbre, danse électrique et stroboscopique. Chronophotographie à la Muybridge. Ou plutôt le fusil photographique d’Etienne Jules Marey. Décomposition du mouvement, sensation de vitesse.

Les autruches avec leur tête duveteuse qui émergent,

La danse des lamas dans l’enclos, avec ce lama en chef qui déboule en ligne droite, transperce l’image, semble constater quelque chose (mouvement de tête rapide et clair) puis s’en retourne hors champ, tandis que l’autre lama, appliqué depuis le début à regarder hors champ, continue de prendre son temps.

Impression de mise en scène, même des animaux (déplacement du regard, dilatation du temps).

Réinvention du cadrage.

On isole les pattes, une partie du corps, une partie de la tête, les cornes,

Inscription de ces animaux dans leur espace de vie (la séquence des cornes fines alignées au tuyau de l’enclos fermé, en harmonie visuelle – forme, couleur – avec l’architecture du lieu).

Le singe qui joue avec son singe (ou ours) en peluche.

Que regarde-t-on, et comment ?

Lumière magnifique, très photographique, avec un modelé très riche.

On pense aux images du photographe canadien Jeff Wall, à ses caissons lumineux ou ses photographies grand format (dans le sens où la mise en scène serait un déplacement du regard, une intervention sur la manière de prélever l’instant – fugace et détaillé – et de l’inscrire dans un cadre qui point ne le fige, mais le diffuse et permet de raconter une/des histoire(s)). L’expérience est d’autant plus prégnante ici alors que le son et le mouvement se combinent à l’image et étoffent, ramifient le détail.

Important travail sonore, 80% de la bande son n’est pas réaliste, c’est une composition (lions qui tapent sur la barrière de leur enclos produisant un bruit tonitruant).

L’homme à la brouette et aux sots blancs. Entrée très dynamique à gauche de l’image. Exécution de tâches machinales avec une rapidité et une efficacité redoutables.

C’est vraiment très drôle.

Ça surgit, ça danse, ça virevolte, orchestration d’un ballet quotidien.

Écrasement de la hyène dans sa cage à rétrécissement choisi (comme les murs qui se rapprochent l’un vers l’autre dans La Guerre des Étoiles)

Séquence d’habillage de la mascotte, sur une petite musique de fête foraine.

Zoo canadien (zoo d’où vient déjà le tigre de Curling), mais ce n’est pas le propos. À aucun moment on a l’impression que D.C filme un zoo.

Empailleur d’animaux. Désopilant ! Centrifugeuse à canard (et autres bestioles on imagine). Il tourne il tourne dans une machine qui ressemble à une bétonneuse et de laquelle il ressort tout saupoudré d’une fine pellicule d’on ne sait trop quoi (qui doit servir à conserver ou à assouplir…). Au dessus de la centrifugeuse, pendant qu’elle tourne, deux photographies noir et blanc scotchées depuis longtemps - à en croire le léger jaunissement du scotch - au mur brut nous sourient sans mot dire : deux bombes sexuelles d’un autre temps en petites tenues (lingerie fine et porte jarretelles)

Remplissage de canard par un polystyrène bleu sommairement sculpté pour rentrer et se substituer aux entrailles diverses.

Ballet de berlines rutilantes et improvisation d’un micro safari dominical dans ce zoo du Canada.

Captive de Brilliante Mendoza
Pas de notation pour Mendoza (je ne sais pas s’il me prend en otage ou pas, s’il me force ou pas)

Notes rapides

Plans vifs. Grande rapidité dans le montage, parfois très découpé. Cuts. Caméra très souvent à l’épaule, mais caméra qui également relève d’une fluidité géniale. Elle vogue, parfois avec cette souplesse qui inspire la détente, parfois avec cette oscillation constante qui provoque des hauts le cœur. Elle s’agrippe ou s’échappe, dans une respiration au tempo très variable, qui nous maintient dans un état de veille permanent.

La terre, le sol, ce qui y vit, ce qui y rampe est très présent. Beaucoup de plans au ras des pieds. On est embarqué directement dans la rapidité de déplacement des otages, des terroristes, de l’armée philippine également. Dans ce qui sera leur terre pendant plus d’une année, c’est-à-dire cette jungle d’où l’on ne s’échappe pas si on ne la connaît pas.

Très organique, très végétal. Mendoza s’attarde sur la faune et la flore. Scorpions, araignées, oiseaux, abeilles, fourmis. Souvent en gros plan. En prenant le temps. Longue séquence où un serpent piège, attaque et tue une petite poulette. Les hommes aussi sont souvent propulsés à ras de terre, à hauteur d’animaux. Soit parce qu’ils y dorment, soit parce que les combats, coups de feu les y contraint, soit parce qu’il faut qu’ils se cachent en urgence (séquence du début, où tous les otages s’allongent fissa sous une bâche dans cette barque aux mains des terroristes, alors que ces derniers disparaissent sous l’eau le temps que le bateau croisé s’en aille rassuré.)

Filmer des individus dans un groupe forcé et dépareillé, sur la durée. Isabelle Huppert n’est pas le personnage central. Il n’y en a pas au départ. Elle le devient. Parce qu’elle devient la dernière otage, que le groupe se restreint. Mendoza reste dans la jungle, il n’en sortira plus (plan final figé en photographie avant qu’un hélico embarque Huppert, avant qu’elle s’envole). Parfois, il la prend de haut, cette jungle. Ces plans en plongée sont saisissants. On y prend conscience du groupe, de sa manière de marcher, d’évoluer, tel des fourmis.

Plan où l’on part de la canopée, d’une immensité luxuriante de vert, pour pénétrer les couches, s’infiltrer dans une percée de lumière.

Ce qui est sous terre

Ce qui est sous l’eau.

Importance des sons (entre jungle et mitraillettes)

De la musique. (Discordances sourdes. Distorsions vibrantes. Englobante. Presque envahissante, comme la jungle).

à suivre...

par Théodora Olivi
mardi 14 février 2012

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