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INTERVENTION #21

La pièce de théâtre journalistique « Les Straub imaginaires »

Barbara Ulrich a vécu plusieurs années à Paris avec Jean-Marie Straub et Danièle Huillet. Depuis la mort de celle-ci, elle vit et travaille auprès de Jean-Marie Straub. Elle joue aussi dans deux des derniers films de Straub composant le programme L’Inconsolable – rôle secondaire dans Un Héritier, principal dans Schakale und Araber.

Barbara Ulrich a lu ce texte au public du Saint-André des Arts, le 8 février 2012, le soir de la sortie en salles de L’Inconsolable, programme de films de Jean-Marie Straub distribué par Independencia. Nous avons souhaité le donner à lire, en accord avec son auteur.

Danièle est morte le 9 octobre 2006.
(À 21h50, pour ceux qui aiment ce genre de détails.)
Beaucoup l’ont su, beaucoup en étaient touchés et à quelques uns, cela a réellement et concrètement changé la vie. Mais ils sont peu nombreux.
Ce jour, « les Straub » ont cessé d’exister. Les vrais « Straub ». Et ont commencé à sévir « Les Straub imaginaires ».

Que dans les mois qui suivaient le 9 octobre 2006, certains, et notamment les vieux amis « des Straub », brodaient leurs écritures autour de ce qu’on appelle « une disparition », c’est compréhensible. Je parle là de ceux qui ont connu et aimé Danièle, et qui ainsi conjuraient leur propre chagrin. Mais cinq ans ont passé et on en n’est plus là.
Ce qui se passe maintenant, c’est une toute autre chose.

À chaque nouvelle sortie de films, l’entité « Les Straub imaginaires » enfle. À partir de ces « Straub imaginaires » on invente des films imaginaires qui auraient pris naissance dans des projets antérieurs imaginaires ou encore dans le cerveau, le cœur et le corps de celui dont le psychogramme ne permettrait plus rien d’autre désormais que d’être un demi « Les Straub ». On épie chaque geste et choix cinématographiques de Jean-Marie pour voir qu’est-ce que l’on peut en tirer pour alimenter cette grille d’interprétation préétablie et faire tourner la machine infernale. Jean-Marie Straub seul, décidément, n’a pas le droit de vivre en paix.

Mais pire : quelle expérience « humiliante et parfois dégradante » pour lui de se voir ainsi traîné dans le marécage de cette psychologisation primaire et « people ». De se voir attribué un rôle dans cette pièce de théâtre ridicule, dans laquelle, comme devant un tribunal, on fait apparaître, ou plutôt « cite à comparaitre » Danièle – Danièle, dont, ainsi, on ne respecte pas plus la mort que l’on respecte la vie de Jean-Marie ! – Danièle, dont on abuse pour lui faire jouer un rôle dégueulasse dans cette pièce « Les Straub imaginaires », rôle qui fait d’elle une figure dont le contact ne dégage pas une bouffée d’oxygène comme de son vivant, mais une bouffée de gaz de carbone. Rôle étouffant qu’on lui attribue, la plaçant en face de Jean-Marie, contre Jean-Marie. On se sert de celle qui est morte pour essayer d’étouffer celui qui vit.

Oui, l’occupant est là, comme le remarque un critique de cinéma, mais il est là dans l’espace vital de Jean-Marie Straub et il a comme nom « Les Straub imaginaires », inventés par les journalistes. Ce ne sont point les morts qui sont encore « tristement » vivants dans les films. Au contraire, c’est avec ce qui est mort que l’on ne cesse et que l’on continue à torturer ce qui vit un peu trop peut-être.

À qui profite le crime ? Quel est le mobile ?

Est-ce dérangeant que Straub taille sans cesse de petits diamants, si lumineux bien qu’en vidéo..., diamants éblouissants et provocants comme toujours, éventuellement plus provocants que jamais ? 

Ou alors, c’est une histoire de vengeance, inconsciente peut-être mais d’autant plus sournoise, de la part de ces journalistes et de leurs descendants, qui, pendant 40 ans, n’ont pu tirer un profit « people » de ce couple unique du 7ème art et qui s’engouffrent, avides d’histoires d’amour et de mort, dans la brèche que la mort de Danièle justement a ouverte dans la maison Straub dont les accès étaient si bien gardés auparavant.

Ou alors, c’est comme disait Cyril Neyrat l’autre jour : « … il semble que pas mal de critiques de cinéma aient renoncé à avoir des idées, à engager ne serait-ce que l’esquisse d’une pensée. »

Peut-être y a-t-il un peu de tout ça et en fin de compte, qu’importe.
Mais il faut que ce théâtre inhumain et méchant s’arrête.
Qu’ils se séparent de leurs « Les Straub imaginaires ».
Il s’agit des films.
Et de rien d’autre.

par Barbara Ulrich
mercredi 8 février 2012

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