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La franchise de Brad Payton en est à son second pas et semble se diriger vers la naïveté totale – au sens où le Douanier Rousseau y aurait probablement trouvé son compte. Dépaysement, infantilisme, insuffisance technique assumée, perspective mentale modifiant le rapport d’échelle entre les objets, couleurs criardes et humour simpliste, tout est là. Cette naïveté conduit à des paradoxes assez juteux : alors qu’un adolescent est financé par son beau-père dans sa quête d’une île mystérieuse, sa mère leur recommande de partir plutôt à Hawaï. Pas question : l’île mystérieuse se situe dans le Pacifique Sud. Gag : le film a été tourné à Hawaï. Naïveté : ce Pacifique Sud recréé, peuplé de lézards géants (Godzilla est mentionné) et d’insectes monstrueux, n’est autre qu’une version fantasmée de l’Enfer radioactif où fut testée la bombe H dans les années 50. L’île de Swift, Stevenson et Verne réunis, c’est Bikini. On y croise même une cité en ruine (l’Atlantide, what else ?). Là où l’inconscient puéril blesse, c’est plutôt du côté du casting. Dwayne « The Rock » Johnson incarne le beau-père sponsorisant l’escapade. Tout un programme. Il va sans dire que l’ancien catcheur, taillé comme un boeuf, n’est pas crédible une seconde en père de substitution – à moins qu’on ne prenne le scénario au pied de la lettre : Voyage au Centre de la Terre 2 raconterait alors l’histoire d’un jeune plutôt branché vieux bouquins, dont la mère se remarierait avec un catcheur tatoué, bodybuildé et au crâne aussi lisse que ses biceps. Pas facile à vivre. D’autant plus que Dwayne Johnson ne fait rien pour atténuer son aura de sexualité bestiale neuro-corrosive, suggérée par son sourire indestructible et son assurance répugnante. Logique : le fiston n’a qu’une envie, retourner voir sa vraie famille, pas celle qui dégouline d’hormones. Son grand-père a disparu sur une île (Michael Caine, acteur en vacances), une expédition de sauvetage serait la fuite rêvée, mais le catcheur ne relâche pas son emprise. Après avoir séduit une mère célibataire, il veut en séduire le fils : tel est l’enjeu de Voyage 2. Pour arriver à ses fins, l’homme devra d’abord séduire tous ses compagnons de fortune – à l’exception du personnage de Vanessa Hudgens, promise au puceau, écartée du jeu de massacre parce que cible trop facile.

À partir de là, Voyage 2 se fait remake taré de Théorème, film de Pier Paolo Pasolini de 1968. Johnson séduit jusqu’aux éléphants miniatures. Tout ce qui bouge reçoit sourire en pointes et petite tape amicale. On se réjouit de voir le grand-père lui tenir tête, dans quelques joutes où l’acteur british tente de remettre à sa place le bulldozer décérébré. Malheureusement, à la mode d’Intouchables, ces deux-là se rencontrent, lors d’une effarante scène de sérénade chantée à Caine par Johnson, qui s’accompagne au ukulélé. Rien d’aussi déconcertant toutefois que la relation qui unit Johnson au père de la fille, ressort comique de service, latino cupide, gras et trouillard (Luis Guzman). Celui-là tombe littéralement amoureux. C’est en s’envoyant en l’air sur une énorme abeille, agrippé au dos du catcheur, que celui-ci reçoit une énorme substance blanche en plein visage (une chiure d’oiseau géant, paraît-il) ; c’est lui qui reçoit dans la bouche l’une des baies que fait rebondir Johnson à l’aide de ses pectoraux tremblants comme les cuisses des vaches lorsqu’elles tentent d’éloigner les mouches. Voyage au centre de la Terre 2, La Momie 2, GI : Joe 2, Fast & Furious 5 : Dwayne Johnson est ce liquide séminal que l’on utilise pour rendre à nouveau fertiles les franchises fatiguées. Il est le taureau chargé d’inséminer le troupeau ; d’ailleurs une tête de Minotaure orne son salon, aperçu au début du film. Ce qu’il y avait d’agréable dans Fast & Furious 5, justement, c’est que Vin Diesel ne se laissait pas séduire. Il gardait son harem, ne le cédait jamais à l’intrus venu s’en emparer, qui restait enfermé dans son rôle d’antagoniste.

En dépit de cette tache au milieu du film, Voyage 2 ne manque pas de charme. Peyton tente à toute force de détacher le spectateur de l’exigence de vraisemblance qui est celle du public habitué à des effets spéciaux toujours plus précis. Le film s’achève sur un cliffhanger qui laisse imaginer la possibilité d’un remake du Voyage dans la Lune. Tourner aujourd’hui un film contant l’histoire d’une famille partant pour la Lune avec ses propres moyens pour y découvrir un peuple d’indigènes cachés se rapprocherait de la fantaisie poétique débridée de Méliès. La 3D est celle des dessins animés ou des films de Michel Ocelot, recréant non pas un monde en profondeur, mais un castelet en plusieurs strates de carton positionnées les unes derrière les autres. Quant aux acteurs, ils ne se marient pas plus avec le reste que des marionnettes en tissu. Une harmonie en ressort pourtant, qui culmine lors d’une scène où des abeilles numériques géantes viennent butiner d’énormes fleurs bricolées sur le tournage. La rencontre des deux technologies réenchante l’effet numérique par contraste avec la pauvreté du décor réel. Cette rencontre entre deux technologies est celle qui préside au parti pris esthétique de Star Wars : Episode I converti en relief. La Menace Fantôme est le dernier film de la saga du Jedi à avoir été tourné sur pellicule, on retrouve encore, dans les scènes sous-marines en particulier, dans quelques plans larges, le grain épais de l’image argentique. Images en carton venues butiner les fleurs de la stéréoscopie numérique. Les visages, Ewan McGregor, Liam Neeson, restent plats - ce n’est de toute façon pas leur profondeur qui fait l’intérêt des personnages de l’épopée galactique. Les ciels étoilés n’ont jamais été aussi vastes, les vaisseaux aussi gracieux. Quant à la fable du moraliste Lucas, ce premier épisode d’avant-guerre (elle se déclenche à l’épisode suivant), avec ses politiques de plus en plus corrompus, impuissants à s’occuper du peuple plus que d’eux-mêmes, on peut affirmer sans se tromper qu’elle revient au bon moment.

par Camille Brunel
mercredi 22 février 2012

Voyage au Centre de la Terre 2: l'Île mystérieuse Brad Peyton

Avec : Dwayne Johnson (Hank) ; Michael Caine (Le grand-père) ; Josh Hutcherson (Sean) ; Luis Guzman (Gabato) ; Vanessa Hudgens (Kailani) ; Kristin Davis (Liz Anderson) ; Anna Colwell (Jessica) ; Stephen Caudill (Flic).

Durée : 1h33mn

Sortie : 15 février 2012

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