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Quel lien pourrait on tisser entre la peinture des banlieues du Nord de la France abandonnées de la République filmées par Philippe Faucon et le portrait de la « dame de fer » (the iron lady en véo, surnommée ainsi pour sa fermeté face à ses adversaires politiques du bloc de l’Est, son anti-communisme et son intransigeance dans le dialogue social) ?

Suite à un long processus de dégradation, France et Europe ont atteint aujourd’hui un point de non retour dans leur échec des politiques sur l’islam et les communautés en particulier, leur politique du vivre ensemble en général. Le modèle de société libéral à l’anglaise a, quant à lui, été longtemps loué par plusieurs journalistes français influents
 [1]
– pas plus tard qu’il y a quelques jours, par Jean-Michel Aphatie qui évoquait la possibilité de « réhabiliter Thatcher », dans sa manière ferme de montrer la voie en matière de réduction des dépenses de l’état. Le régime de terreur est un autre point de réunion des deux politiques fictions. Durant les années Thatcher sévissaient les revendications de l’I.R.A. et les attentats à la bombe sur le sol britannique. Sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, la femme d’état est restée inflexible – laissant notamment mourir de faim Bobby Sands dans la prison nord-irlandaise de Long Kesh. Pareille surdité au monde et au peuple se dresse devant un film qui refuse d’offrir un contrechamp extérieur. Une scène du début montre Thatcher (Meryl Streep) assister devant son poste de télévision à un attentat dont elle dit fébrilement qu’elle « croit revendiqué par Al Quaïda ». Contexte peu clair (on ignore si est évoqué l’attentat de Londres en 2005 ou si les images se font écho d’une science fiction politique douteuse) tant le récit met à égalité toutes les formes de terrorisme. Les auteurs oublient ainsi de dire la forme de prise d’otage que prend sa politique, précurseur des cures d’austérités actuellement infligées par les gouvernements et le F.M.I. pour lutter contre la crise. Comme ces derniers, les fictions montrent un même élan coupable de résignation et de cloisonnement.

Le film de Philippe Faucon est affaire de cadre. Une délimitation nordique et banlieusarde assimile pourtant cette zone à n’importe quelle banlieue de Paris. Ce cadre intègre une photographie : les immigrés arabes et musulmans de France. Ali (Rashid Debbouze) est une sorte de modèle de la jeunesse française issue de l’immigration : une famille, une mère aimante et respectueuse. Une éducation et bientôt un diplôme. Le grand frère et la petite soeur sont là en cas de coup durs. Dans la conversion religieuse, la parole joue un rôle essentiel. « Ton stage, tu trouves ? » demande Djamel (Yassine Azzouz, monolithique). « Je cherche » lui répond Ali. « Tu cherches, mais tu trouves pas ». Le choix des mots articule la démonstration. Comme une évidence, elle découle du mauvais jeu de mot de son titre : dés-intégrer revient évidemment s’exclure du cadre de la société via le spirituel, mais aussi plus métaphoriquement éliminer toute matière de la fiction. Désosser jusqu’à l’échantillon sociologique. La gêne devant La Désintégration est alors évidente. Il appartient à ce qu’on pourrait appeler les fictions “maigres”. Sa durée (1h18), comme son traitement, indiquent au départ une grande concentration. Problème de construction : comment traiter en si peu de temps le passage de l’échec d’intégration sociale vers le terrorisme ? Il faut être efficace et procéder par ellipses. Dessécher, au sens presque publicitaire. C’est le personnage de Djamel qui va jouer ce rôle d’accélérateur. Celui de transformer en quelques minutes un jeune arabe sans emploi en un assassin potentiel.

Le cinéma est affaire de cadre. Donc, qu’on le veuille ou non, d’exclusion. Philippe Faucon s’intéresse à une déliquescence brutale et effrayante. Le grand public, presque tous les jours sur les chaînes informations, peut identifier le terrorisme de l’islam radical comme l’ennemi. Lorsque la soeur d’Ali lui fait remarquer qu’il va finir par ressembler à Ben Laden, il lui réplique violemment qu’au moins lui est « beau et connu ». L’homme à abattre, ancien leader d’Al Quaida est passé de l’autre coté de l’image devenant ainsi une marque, une valeur. Une rock-star.

Dès lors, comment éviter les raccourcis ? Tout le cœur du film est l’articulation entre deux mécaniques : endoctrinement par la parole, et mouvement des corps prisonniers d’une idéologie. De cet écart, Faucon peine à en faire autre chose qu’une démonstration. Toute la première partie est à ce titre très lourde, où plusieurs scènes rejouent avec paresse les images d’Épinal de l’exclusion du cadre hexagonal. Faucon, cinéaste réaliste, n’est pourtant pas le premier venu. Mais cette durée ne colle pas. Les mots et le ton non plus. Il y a durant tout une heure, un pénible effet de dissertation qui renvoie par effet de miroir inversé l’image de la France qu’on refuse soit disant de regarder en face. Arabes qui ne trouvent pas de travail, jeunes des quartiers laissées à l’abandon à l’affût des djihadistes en mission. Il n’est pas question de nier cette réalité. En revanche, manque la force du travail de la fiction à modeler autre chose qu’une langue et des symboles : énième scène entre Ali et son formateur lors d’un l’atelier C.V. qu’il accuse d’être complaisant à l’égard de la réalité sur la discrimination à l’embauche. Double politique de l’échec : la République refuse d’intégrer ce qu’elle considère comme ses ennemis, et le cinéma de rendre compte de la complexité de leur passage dans le terrorisme.

De manière sèche, le cinéma cherche parfois le faux pour obtenir du vrai. C’est le travail d’un auteur comme Bresson, lui aussi cinéaste « maigre ». « Aplatir mes images (comme avec un fer à repasser), sans les atténuer » [2].
Le film est presque sauvé grâce à la beauté d’une très courte partie, réminiscence de L’Argent (1983) et de ses scènes d’action brutales (précision des plans et mutique minutie dans les préparatifs de l’attentat contre l’O.N.U.). Mais ce que cherche Bresson dans L’Argent est une mécanique de cinéma à la fois théorique et sensuelle que peine à atteindre La Désintégration. Qui n’est que platement naturaliste, parce qu’au fond donnant une vision symbolique des personnages et de la réalité. Un plan ne trompe d’ailleurs pas sur le projet du film et son jugement moral : avant d’achever son combat radical, Djamel regarde la télévision de sa chambre d’hôtel et fait défiler les images successivement : news sur l’Afghanistan, porno à la télé. Faiblesse du discours avouant sa propre impuissance devant les images. Mauvaise nouvelle d’un cinéaste qui a provisoirement tourné le dos à la délicatesse de ses portraits de la France (le beau Samia, 2000), à mesure que celle-ci n’arrive plus qu’à séparer ses citoyens.

par Thomas Fioretti
mercredi 22 février 2012

La Dame de fer / La Désintégration Phillyda Lloyd / Philippe Faucon

France, Royaume-uni 2011

Avec : Meryl Streep (Margaret Thatcher) ; Jim Broadbent (Denis Thatcher) ; Susan Brown (June) ; Phoebe Waller-Bridge (Susie) ; Alice da Cunha (L’employée).

Durée : 1h44min.

Sortie : 15 février 2012.

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France 2011

Avec :Rashid Debbouze (Ali) ; Yassine Azzouz (Djamel) ; Ymanol Perset (Hamza) ; Mohamed Nachit (Nasser) ; Zahra Addioui (Mère d’Ali) ; Kamel Laadaili (Frère d’Ali) ; Keltoume El Hanafi (Soeur d’Ali) ; Habib Bejaoui (Père d’Ali).

Durée : 1h18min.

Sortie : 15 février.

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