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Ingrid Jonker  de Paula van der Oest.

Carice touch

4.9

Ingrid Jonker n’est pas vraiment un très bon film. On va le voir par politique de l’acteur. On va le voir pour voir Carice van Houten.

Ingrid Jonker est la Virginia Woolf sud-africaine. Un talent d’écrivain, une libération sexuelle mal vécue, un suicide par noyade, un biopic quelques décennies plus tard avec une top-model enlaidie dans le rôle. Ingrid Jonker est donc aujourd’hui l’un des avatars de la Meryl Streep néerlandaise, récompensée quatre fois déjà, à 35 ans, aux Césars locaux : Carice van Houten, connue au Sud des Flandres pour ses rôles chez Paul Verhoeven (Black Book) et Bryan Singer (Walkyrie) ; peut-être aussi pour sa présence au générique de deux fresques viking (le direct-to-dvd Black Death, la série Game of Thrones). Pas évident, lorsqu’on la rencontre après une projection parisienne, d’aborder les thèmes qui traversent sa filmographie. Ils ne sont pas de ces sujets que l’on aborde d’un ton badin, à un coin de rue. Carice, c’est Paul Verhoeven faite femme. Rares sont ses films où violence, sexualité et humiliation ne se rencontrent pas autour de sa frimousse souriante et sa plastique de showgirl.

On se souvient de son rôle de juive amenée à coucher avec les nazis pour sauver sa peau. Elle incarne en 2009 une femme atteinte du cancer dans Komt een Vrouw bij de dokter (« une femme vient voir le docteur », Stricken en anglais, « dévastée » – grand succès aux Pays-Bas). Son personnage y traverse à la fois les affres de la chimio et ceux du cocufiage. Quant à la poétesse sud-africaine, elle n’est pas seulement dépressive (Van Houten ferait passer la Kirsten Dunst de Melancholia pour un modèle de sobriété) et rejetée par son père (Rutger Hauer en simili-führer), elle subit aussi de multiples déceptions amoureuses, jusqu’à l’avortement. Le drame, avec Van Houten, s’accompagne toujours de son corollaire sexuel. Ingrid Jonker, l’écrivaine, milita contre l’apartheid et contre son père qui le défendait ; c’est cependant sur ses aventures que met l’accent le film de Paula van der Oest. A l’exception d’une scène d’émeute fantasmée et d’une autre dans un bus, les Noirs sont étonnamment absents de l’image. Lorsque l’on apprend que Nelson Mandela cita Jonker lors de son discours d’investiture en 1994, on est surpris : la poétesse semblait plus engagée dans une sorte de libération féministe que dans le combat pour l’égalité des droits entre colons et autochtones.

Van Houten reprend son rôle de mauvaise conscience, attirée par les personnages humiliés autant que par le retour aux profondeurs glauques de l’histoire hollandaise. Hiatus étrange entre cette violence qui la constitue et le sentimentalisme des poèmes de Jonker présentés dans le film, suggèré par l’image très romantique du titre anglais, Black Butterflies. Absurdité commerciale qui a poussé la réalisatrice à faire un film sur un poète dans une langue qui n’était pas la sienne. Nul doute que le mot « forget », languissamment tracé du bout du doigt sur une fenêtre embuée se charge d’un pathos adolescent que le même mot en afrikaans n’aurait pas eu, gagnant au moins le crédit de l’étrangeté. « Tu m’as plus manqué que les couchers de soleil », « rien, c’est le secret de tout », de tels aphorismes, prononcés dans la langue de Shakespeare, qui est ici surtout celle d’Hollywood, laissent sceptique quant aux raisons pour lesquelles Jonker est devenue si célèbre. Reste un film plutôt bien exécuté, à la croisée du film de vacances en 16mm, de The Hours et de District 9, mais dont l’intérêt tient surtout à Carice.

par Camille Brunel
dimanche 26 février 2012

Ingrid Jonker Paula van der Oest.

Afrique du Sud - Allemagne - Pays-Bas ,  2011

Avec : Carice Van Houten (Ingrid Jonker) ; Rutger Hauer (Abraham Jonker) ; Liam Cunningham (Jack Cope) ; Graham Clarke (Uys Krige) ; Nicholas Pauling (Eugene Maritz) ; Candice D’ Arcy (Anna Jonker) ; Ceridwen Morris (Marjorie) ; Grant Swanby (Jan Rabie).

Durée : 1h40mn.

Sortie : 22 février 2012.

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