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Cheval de guerre  de Steven Spielberg

Un film à raconter

7.2

Aéroport J.F.K., New-York, 2004. Un mexicain séduit une afro-américaine par l’entremise d’un bulgare. Le melting-pot selon Steven Spielberg est une entreprise aisée, une course d’obstacles que remporte comme par enchantement celui qui accepte d’y participer. Peu lui importe le sens exact du jeu auquel il se prête, le tout est pour l’ami fidèle de remplir consciencieusement son rôle. L’agent Torres ne sera qu’une jument ; en tauromachie cela s’appelle un picador. Il faut bien un cheval pour franchir ou sauter la barrière de la langue.

Un village dans le Devon, 1914. Avant de faire carrière comme cheval de guerre, Joey était lui aussi un étalon sauvage. Une de ces bêtes qui fait l’admiration de tous mais ne se prête à aucune tâche utile, qui ne se dresse pas mais se dompte. La première partie de Cheval de guerre, la plus belle, reprend une histoire comme on en a vues mille fois. Un jeune garçon s’attache à un cheval indomptable et se met au défi de réussir là où n’importe qui échouerait ; se nourrissant de celle de son maître, la fierté de l’animal lui donnera l’occasion de prouver sa valeur. Le temps nécessaire au film pour apprivoiser l’étalon l’oblige à reproduire les scènes et les situations, à décomposer l’exercice qui précède la prouesse. La besogne répétitive à laquelle s’attelle Albert, reprenant les mêmes pas et gestes pour guider son cheval, sera, hélas, épargnée à tous ses autres propriétaires. Ils n’auront qu’à le choisir comme emblème au premier regard pour qu’il joue son rôle à merveille. Chacun des segments de l’histoire culminera donc par un exploit du cheval, porté soudain par les orgues de John Williams et de plus amples mouvements d’appareil. Le tour de force n’aura pourtant rien d’extraordinaire. Le labour d’un terrain empierré ou la montée d’un canon sur une colline ne sera jamais grandiose que pour qui sait l’effort qu’un exploit si peu remarquable aura demandé. La difficulté de l’exercice appelle une conclusion paradoxale : un pur sang digne d’un cheval de course accomplit un exploit quand il exécute le travail d’un bourrin.

Cheval de guerre exécute soigneusement tous les morceaux de bravoure que promet son scénario, s’en débarrasse avec la rapidité qui convient à la nature de la tâche. Mettre son panache au service de la modestie, tel pourrait être le credo d’un film tout entier habité par une obsession du devoir accompli. Impétueux, Joey apprend étape par étape à soumettre sa volonté de plein gré, non par obligation mais par choix. Noter la pudeur de l’étalon, qui ne se plie au jeu du cheval de traie que pour aider son maître à relever la tête face au propriétaire de la terre, ou soulager son compagnon d’infortune épuisé. Son histoire, pas plus que celle du soldat Ryan, ne va changer le cours de la guerre qu’il traverse. Le mouvement qui le porte à se relever pour poursuivre sa course ne fait pas de la recrue un héros de guerre. Il anticipe celui du vétéran au cimetière, confère par avance à ceux qui y assistent la distinction des anciens combattants, leur donne, enfin, une belle histoire à raconter. Qui mieux qu’un animal blessé, avançant sans se soucier de l’ennemi, pourrait faire oublier à celui qui le contemple la rage du combat pour lui inspirer tout d’un coup un sentiment de dignité ? Le travelling est affaire de cheval.

Pourquoi Joey ne parle t-il pas ? Exploité et maltraité, le cheval de Spielberg préférera toujours se taire plutôt que d’écrire ses mémoires, marquant ainsi sa différence avec celui du roman de Michael Morpurgo. Volontiers édifiant, le cinéma de S.S. n’a pourtant jamais masqué son allergie aux discours. Ce sont les récits d’aventures, les histoires au coin du feu qu’il affectionne. Un vieillard raconte un épisode de sa jeunesse : voici la meilleure manière de commencer un scénario. Rien de naïf dans le dispositif d’un film qui rapporte un souvenir incroyable par la voix d’un adulte authentique, si ce n’est, bien sûr, qu’il installe ses spectateurs dans le rôle des enfants, voulant à tout prix que ce qu’on leur raconte soit vrai. Ne parlons pas trop au présent ; il suffit d’avoir vu un film de Malick pour savoir que cela incite trop à la méditation. Au passé, la narration gagne en fantaisie ou en emphase ce qu’elle perd de réflexion, de scories philosophiques. Il n’y a pas, c’est vrai, de narrateur dans Cheval de guerre, mais l’on croirait pourtant l’entendre chaque fois que le volume de la musique retombe, lorsque le fondu qui substitue une scène à une autre nous invite à tirer notre propre conclusion, à trouver à l’avance les mots qu’aurait employé le revenant s’il était intervenu pour nous corriger.

Michael Morpurgo, l’auteur du roman pour enfants qui connut un succès retentissant, avait entendu évoquer les chevaux de la Grande Guerre, leur importance et leur sacrifice, de la bouche d’anciens soldats dans le village du Devon où il vit. Il lui fallut pourtant une autre source pour écrire : une peinture anonyme figurant des chevaux enrôlés à l’époque pris dans les barbelés. Terrifiante, la scène ainsi représentée appelait celui qui la contemplait à expliquer ou à imaginer au besoin ce qui avait mené les bêtes à cet instant critique, et comment elles avaient pu s’en sortir. Rien d’étonnant à ce que les moments forts de Cheval de guerre tendent à fixer le mouvement de l’animal effrayé, telles les doubles pages d’un livre en très grand format. Le cinéaste dont la carrière avait démarré avec un film quasiment muet découvre ou redécouvre ce que l’on allait oublier à cause de son évidence : la vertu de l’illustration.

Sur une introduction d’Arthur Mas.

par Martial Pisani
dimanche 26 février 2012

Cheval de guerre Steven Spielberg

États-Unis ,  2011

Titre original : War Horse.

Avec : Jeremy Irvine (Albert Narracott) ; Emily Watson (Rose Narracott) ; Peter Mullan (Ted Narracott) ; David Thewlis (Lyons) ; Niels Arestrup (Grand-père) ; Tom Hiddleston (Le capitaine Nicholls) ; Benedict Cumberbatch (Le major Stewart) ; Toby Kebbell (Le soldat "Geordie").

Durée : 2h27mn

Sortie : 22 février 2012

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