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Hésitant devant la programmation d’un cinéma parisien, j’aperçus un ami qui sortait tout juste de la séance d’Oslo 31 août. Un peu méfiant, je lui demandai son avis. Je retranscris ici notre conversation de mémoire.

Moi : Un film norvégien sur ex-drogué qui sort de cure de désintox, tu es sûr que ça vaut le coup d’aller voir ça ?

Lui : Ce n’est pas un film sur un drogué. Plutôt, un film sur la solitude, un film existentiel si tu veux, avec tous les bons et les mauvais aspects qui suivent.

Moi : C’est à dire ?

Lui : Filmer quelqu’un qui se ballade avec un visage triste dans des lieux pleins de vie, c’est un peu facile. Mais c’est aussi une manière de questionner la vie de ces lieux. On se demande si, finalement, ces lieux là ne sont pas aussi triste que Anders, le personnage principal. On oscille de l’un à l’autre : est-ce que le personnage est inadapté ou bien est-ce que, finalement, il a raison d’être aussi déprimé ?

Moi : Je vois le principe. Mais dans ces cas là, c’est souvent dur de rester impartial. On prend le parti du personnage, puisqu’on voit tout à travers lui.

Lui : Même en restant avec lui, on peut faire jouer plusieurs points de vue. Là par exemple, il va à une fête d’amis trentenaires qu’il n’a pas revu depuis longtemps. Il se promène dans la fête en buvant pas mal. En même temps, on entend les conversations des autres invités. Je me souviens que pendant qu’Anders est affalé sur un canapé, perdu dans ses sombres pensées, on entend deux amis qui discutent d’une série. « C’est quand même vachement osé d’avoir fait disparaître le personnage principal au bout de 3 épisodes » dit l’un des deux.

Moi : C’est vrai que c’est osé.

Lui : Mais à ce moment là on se dit : « Mon dieu, quelle conversation futile ils ont, alors qu’Anders est en train d’hésiter entre la vie et la mort ». Se focaliser comme ça sur Anders transmet une sorte de dégoût de tout ce milieu de trentenaires embourgeoisés. Mais après, il discute avec son amie qui lui parle de l’angoisse qu’elle éprouve face aux femmes de sa génération qui ont des enfants, alors qu’elle-même n’en a pas encore. Alors on change de point de vue, on ne voit plus les amis d’Anders uniquement comme des fêtards superficiels. Eux aussi ils ont leurs problèmes.

Moi : Bon, dit comme ça, ça n’a pas l’air terrible comme film...

Lui : Il y a des moments très bien. La manière de filmer la ville, qui a autant d’importance qu’Anders. Au tout début, avec une sorte d’élégie à l’Oslo des années 70-80, illustrées par des images de vidéos amateur. Et ensuite le film garde toujours une perspective ouverte sur l’espace urbain : un beau plan sur Oslo qu’on découvre d’une voiture avec une musique crescendo, plusieurs plans sur la ville qui se vide à mesure qu’on approche du soir, et une scène dans un café où Anders a l’air de pouvoir entendre toutes les conversations. Même les plus éloignées.

Moi : Marrant. Comme dans Les ailes du désir ?

Lui : Dans Les ailes du désir, c’étaient les pensées. Tandis que là on entend des vrais dialogues. Mais ça se ressemble un peu oui. Quelque chose de surnaturel caractérise la scène. Comme si Anders se transformait en Ray Charles, avec ce don qu’on lui voit dans le film de Taylor Hackford d’isoler le battement d’ailes d’un colibri au milieu du brouaha d’un restaurant. Sauf qu’ici ce don est immédiatement relié à un regard désabusé : le côté « instantané de moments qui font la vie », avec le contrechamp sur un visage au sourire triste.

Moi : Je pensais que tu détestais ça.

Lui : Là, ça ne m’a pas dérangé bizarrement. Il y a un moment assez drôle où une adolescente lit la liste de tout ce qu’elle voudrait faire dans sa vie. Ça va de « me baigner toute nue » à « avoir un travail où je sois contente d’aller chaque matin » en passant par « ne me nourrir que de glaces pendant toute une journée ». Et Anders écoute ça en souriant. Pas ironiquement, mais à la fois tendrement et tristement. Il ne méprise pas ce qu’elle dit. Il a l’air de trouver ça beau et naïf. À ce moment là c’est une sorte d’esprit échoué sur la terre, comme un ange. Mais sans le côté « tape dans le dos » du film de Wenders. Parce qu’il est seul, détaché de tout.

Moi : J’avais lu que Joachim Trier disait que le cinéma était une forme d’art qui se prêtait parfaitement à la description de la solitude. Il le prouve ?

Lui : Oui, ce qui est bien c’est qu’il arrive à la montrer avec des moyens cinématographiques. Il y a par exemple un plan qui revient souvent. Anders est flou au premier plan, tandis que l’arrière-plan, avec la ville, les passants, etc. est net. On reste quelques secondes comme ça avant que le point ne revienne sur Anders. Je trouve que c’est une assez belle manière d’illustrer l’impression de solitude, la sensation d’être immergé parmi les flux de vie qui continuent autour de soi. Et à côté de ces moments de solitude, il y a des moments de dialogue forts. Le film ne mise pas sur l’opacité du personnage. Ce n’est pas Drive ! Quand Anders rencontre son ami Thomas, ils analysent tous les deux clairement où ils en sont... Et ce dialogue sur ce qui fait le critère d’une vie réussie, qui se prolonge d’un banc public à un autre, c’est une des meilleures séquences du film.

Moi : C’est curieux que tu penses à Drive. Quelqu’un m’a justement dit l’autre jour que Danielsen Lie et Olav Brenner, c’est à dire les comédiens qui jouent Anders et Thomas, ressemblent beaucoup respectivement à Ryan Gosling et à Michael Shannon. C’est à dire à deux acteurs accros à des rôles de paranos dépressifs.

Lui : Je n’y avais pas pensé en le regardant... Si, un moment j’ai dû me dire que Thomas ressemblait à Shannon, en plus souriant. D’ailleurs c’est un assez beau personnage d’ami, ambigu et mystérieux. Mais je ne suis pas d’accord pour le lien avec Gosling. Danielsen lui ressemble un peu physiquement, j’en conviens. Tous les deux sont plutôt taiseux, solitaires... Mais ce qui créait la solitude du driver, c’était son trop-plein de puissance, de force, qu’il redoutait de déchaîner, tandis qu’Anders est quand même caractérisé par sa vulnérabilité. Anders, ce n’est pas un scorpion. Ou alors un scorpion qui aurait perdu son venin.

Moi : Quand tu es sorti, je t’entendais grommeler contre la fin.

Lui : Oui la fin est ratée. Tu vas aller le voir ? Ou je peux te dire la fin ?

Moi : Je ne sais pas. En tout cas, tu peux me dire la fin.

Lui : Bon à la fin il prend intentionnellement une dose trop forte d’héroïne pour maquiller son suicide en overdose accidentelle. Juste avant de se piquer, il s’installe au piano et commence à jouer un morceau, puis s’interrompt. Il va dans sa chambre, se prépare un fixe et se pique. Cette dernière scène filmée en un lent travelling avant vers Anders qu’on voit assis sur son lit, surcadré par le montant de la porte. Pas terrible. Alors que la scène précédente, où il reste au bord de la piscine, tandis que sa copine de la nuit lui fait signe de la rejoindre dans l’eau, est plutôt belle. Elle fait un peu penser à la fin de La dolce vita.

Moi : Il y a une raie dans la piscine ?

Lui : Très drôle.

Moi : Donc le film se termine sur le travelling avant pas terrible ?

Lui : Non, en fait après on voit encore tous les lieux où Anders est passé pendant le film, mais complètement vides. Qui gardera la mémoire du passage d’Anders à ces endroits ? Ses amis ? Personne ? J’ai l’impression que c’est la question que le film pose avec ces plans. Qui pourra garder la mémoire de cette personne-là en cet endroit-là ? Ça fait écho avec le témoignages du début où les habitants racontent les souvenirs qu’ils ont de l’Oslo de leur jeunesse. Mais la séquence se terminait par la destruction d’un building sous les applaudissements de la foule. La ville se transforme, et avec les lieux disparus, on perd une prise pour se souvenir des moments qu’on y a passé. À un moment Anders dit à son amie : « Tu vas vivre 1000 soirées comme celle-là. Tu ne te souviendras de rien. » Tempus fugit.

Moi : Du calme.

Lui : Et ce n’est même pas sûr qu’on puisse garder en mémoire les êtres ou les lieux auxquels nous étions attachés. C’est un film mélancolique en fait.

Moi : Merci, j’aurais pu le deviner en regardant l’affiche.

Lui : Bon. Bonne soirée.

Moi : Bonne soirée.

par Pierre Commault
mercredi 7 mars 2012

Oslo, 31 aout Joachim Trier

Norvège ,  2011

Avec : Anders Danielsen Lie (Anders) ; Hans Olav Brenner (Thomas) ; Ingrid Olava (Rebecca) ; Øystein Røge (David) ; Tone Beate Mostraum (Tove) ; Kjærsti Odden Skjeldal (Mirjam) ; Johanne Kjellevik Ledang (Johanne) ; Petter Width Kristiansen (Petter).

Durée : 1h36min.

Sortie : 29 février 2012.