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Game Change  de Jay Roach

All in the game

7.4

Jay Roach est bon entertainer (Mon beau père et moi, mais aussi les Austin Powers). Après Recount (fiction sur le recomptage des bulletins de vote lors de l’élection en 2000) Il continue d’occuper le terrain de la politique fiction sur HBO. En période de campagne hexagonale, Game Change est plus qu’un film : un événement.

2008 : John McCain, vétéran de la guerre du Viêtnam, sénateur de l’Arizona, est investi par le parti républicain comme candidat à la Maison Blanche. L’homme politique n’est pas au mieux. Choisi par défaut, il peine à faire démarrer sa campagne. C’est le cadre de départ que choisit Game Change. McCain (Ed Harris) demande à son conseiller personnel Steve Schmidt (Woody Harrelson) de lui trouver un angle d’attaque pour relancer sa popularité. Au mois de septembre, le téléphone sonne pour Sarah Palin (Julianne Moore). Le premier contact tient en un très simple « This is Sarah ». Le film va donc évoquer la trajectoire croisée du sénateur et de l’inconnue Sarah Palin. Dans une première nuance : construire une image avant d’entamer une critique. A terme, le choix de prendre le personnage le plus au sérieux possible s’avère le bon. Comme souvent dans les programmes HBO, l’accent se porte d’avantage sur l’intelligence de l’intrigue que sur le spectaculaire. La méthode a fait ses preuves : patience et science des personnages, rigueur et délectation de la mise en parole, minutie de la description politique.

Comment les choix de stratégie se transforment-ils en erreurs historiques (les imprécisions à répétition et les désaveux publics de Sarah Palin contre sa propre équipe ayant conduit le parti républicain dans le mur) ? Comment la communication et les prises de parole se court-circuitent-elles ? Et comment une candidate en première ligne aussi nulle et ignorante que Sarah Palin peut-elle se révéler dans le même temps une fascinante guerrière politique ? Adaptation académique du livre de John Heilemann et Mark Halperin, le film répond avec beaucoup de précision à ces questions, et se concentre point par point sur l’échec des républicains lors de l’élection qui verra la victoire d’Obama. Échec d’abord de Giuliani - auquel le film ne s’intéresse déjà plus-, puis incapacité de McCain à croire à ses propres chances : le personnage de perdant magnifique est incarné avec une résignation débonnaire par le génial Ed Harris. Pas question ici également de Barack Obama autrement que par images télévisuelles et archives interposées -collant à merveille avec son fameux “It’s not about me”. L’ombre du futur président plane évidemment sur le film. Pour lui opposer une vraie personnalité, les républicains doivent effectuer un revirement : un « game change ». L’équipe de McCain choisit le gouverneur populiste de l’Alaska, dont l’attitude résume bien le paradoxe d’être à la fois l’erreur éliminatoire du casting et l’héroïne idéale d’une fausse victoire de la communication sur le discours et le programme politique. Schmidt dit lui-même dans le film que l’électeur est entré dans la "Youtube era". Rick Davis (Peter MacNicol) et Schmidt découvrent la future co-listière de McCain sur le site de partage de vidéo, celui-là même sur lequel les internautes se repassent ses sketches les plus drôles : aussi bien ses vraies bourdes que sa plus célèbre imitation par l’actrice Tina Fey.

Une des forces du film est précisément de ne pas opter pour le ton du sketch. Au contraire, les « You betcha ! » de Tina Fey en deviennent presque le contrechamp réaliste. Légitimé par le vrai Steve Schmidt (« Ten weeks of the campaign are condensed into a two-hour movie. But it tells the truth of the campaign. »), Game Change théorise ces jeux de Guignols : téléscopage étonnant lorsque la Sarah Palin remarquablement interprétée par Juliane Moore assiste devant son poste, consternée et impuissante, à l’imitation impitoyable et cinglante que fait d’elle la comédienne du Saturday Night Live. Tina Fey a cette idée simple mais géniale : son imitation est forte non parce qu’elle se déguise, mais parce qu’elle accentue ce qu’il y a de plus bête chez Palin : les mots, les discours, sa façon de parler. C’est une des erreurs dans les directions de Meryl Streep ou Denis Podalydès jouant Thatcher et Sarkozy, qui n’ont fait que remettre en scène le visuel pour habiller les corps des acteurs en marionnette. En politique, même si la communication importe, il vaut mieux ne pas se planter dans les termes. Au cinéma, le spectateur a envie de voir cette parole tordue, contredite, martyrisée, poussée au bout de sa logique infernale : comme dans The Wire, la jouissance vient du plaisir d’écouter des bonnes paroles (Woody Harrelson et Ed Harris, deux des plus belles voix du cinéma américain). Dans les arcanes des bureaux de Baltimore, le jeune conseiller Thomas Carcetti y briguait le poste de maire détenu par Clarence Royce. Sans posséder le génie de la série de David Simon, la réussite de Game Change découle en partie des leçons de cette troisième saison, qui a fait école dans la description sèche des fonctionnements bureaucratiques et politiques. Les particularités du sujet (dans Wire, la politique locale vaut pour toutes les campagnes, comme un micro-monde à l’échelle universelle) et du point de vue (les républicains dans le passage des coulisses au spectacle) rendent mieux compte de la réalité qu’une simple blague.

Guerre de mots, jeux de guerre. Tout ceci n’est qu’un terrain grandeur nature : it’s all in the game. Les joutes verbales font partie du décor et donnent le sel de l’action. Lorsque des conseillers spéciaux en questions internationales dispensent un cours d’histoire contemporaine, Sarah trouve ça flippin’ awesome. Jusque dans le langage outrancier et vulgaire derrière la façade des valeurs conservatrices, il faut dire à quelle point Palin est fascinante. La vraie Sarah est déjà une héroïne de cinéma, personnalité double coincée entre la hockey mom, bonne mère de famille pro-life, et la furie à la limite des enfantillages dans la fiction : exploser un téléphone de rage, bouder devant sa conseillère en communication, etc. Schmidt trace une solution, essaie tout : puisque c’est la meilleure, il ne faut pas qu’elle improvise (« Why don’t we just give her some lines ? »). Mais son mari la pousse à rester “elle-même”. Palin fournit sa meilleure prestation au débat contre Joe Biden en se limitant au « parler vrai ». Entre le jeu et la guerre, il y a souvent une petite marge, parfois une lettre ou un mot de trop. Il y a ce gag incroyable sur le nom de son rival pour la vice-présidence que Sarah appelle O’Biden. Enfantillages, jusqu’à ne pas retenir un nom propre et assimiler Al-Qaïda et Sadam Hussein, ou confondre les conflits d’Irak et d’Afghanistan.

Beauté du caractère éternel et irrésolu de la chose politique : amère fin parce qu’elle boucle à la fois tout et rien. Au début du film, le présentateur de l’émission 60 Minutes demande à Schmidt s’il prendrait la même décision aujourd’hui. En vérité, c’est à partir du moment où il a composé le numéro de Sarah que toute le reste n’a été qu’une course contre le temps et une suite de rattrapage d’erreurs. Un destin écrit à l’avance où le cinéma n’a plus qu’à s’intercaler, pour s’en faire le relais auprès de nous. En politique, comme à l’écran, on appelle ça des “séquences” (comme on dit de la visite du président Sarkozy aux ouvriers d’Arcellor-Mittal à Florange : une « belle séquence »).

Game Change est davantage destiné au public américain. Qu’est ce qui empêche pourtant un tel film d’exister en France, voire même en Europe ? Les success-stories sont-elles moins intéressantes que la chronique des échecs annoncés ? Qu’aurait donné un film sur Ségolène Royal, héroïne et candidate malheureuse tout aussi intéressante que l’actuel président de la France qui gagne ? Le seul moment véritablement critique est émouvant, parce qu’il retourne le mot du candidat démocrate sur l’enjeu des élections. « It’s not about me. It’s about you » : génie d’Obama utilisant la campagne lancée contre lui, sur sa couleur et sa personnalité, pour s’adresser au peuple. Pour solde de tout compte, Palin tient à tout prix à faire un discours de défaite pour saluer la personnalité de McCain – étrange résonance avec les mots de la candidate socialiste en 2007 qui n’a jamais publiquement avoué sa défaite. Steve s’y oppose en lui lançant « It’s not about you. It’s about the country ». Dans son regard, plus de politique, plus de partisanisme, juste l’amère déception de s’être humainement trompé, et cela suffit.

par Thomas Fioretti
mercredi 14 mars 2012

Game Change Jay Roach

États-Unis ,  2012

Avec : Julianne Moore (Sarah Palin) ; Ed Harris (John McCain) ; Woody Harrelson (Steve Schmidt) ; Sarah Paulson (Nicolle Wallace).

Durée : 1h58

Diffusion (États-Unis) : Samedi 10 mars 2012 sur HBO.

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