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Indignados  de Tony Gatlif

Offusquons-nous !

2.3

Au sortir du film, on se demande si le Tony Gatlif inscrit au générique est bien celui qui a fait cette belle série de ballades sauvages, de Gadjo Dilo à Transylvania. C’est tristement le cas. Alors on cherche le lien, les traces d’une continuité qui pourraient relever le film. Rien, sinon le fait qu’Indignados reprend la structure-type de ses prédécesseurs : randonnée aléatoire dans des espaces marginaux ponctuée de moments de fête. Mais le héros de cette traversée n’est plus un de ces occidentaux rationalistes partis chercher la vérité de la transe dans un pays exotique. Le mouvement s’est inversé : on suit désormais une jeune migrante venue trouver bonheur et argent en Europe. Ce qui était chemin mystique pour les autres devient pour elle chemin de croix, que vient ultimement rédimer la découverte de la lutte sous la forme du mouvement des Indignés.

Suivant une migrante, le film se construit autour d’une dérive permanente. La liaison entre les parties s’en trouve relâchée, le film ressemble à un chapelet de scènes indépendantes, alternant épisodes semi-narratifs et passages allégoriques. Le seul lien entre cet amas hétérogène est un désir affiché d’exposer la misère et de faire exploser la colère. La migrante intéresse moins Gatlif pour ce qu’elle est que pour ce que ses errances révèlent, sa malchance dévoile. N’étant que l’instrument d’une démonstration grossière, un pur regard ahuri devant les horreurs du monde, l’héroïne manque radicalement de consistance. Elle semble presque exploitée pour la cause du film, moyen et non fin d’une démonstration. Indignados se voudrait, comme le Indignez-vous ! de Stéphane Hessel dont il se dit « librement adapté », pamphlet contre un monde qui ne tourne pas rond. Malheureusement, comme le trop court livre de Hessel, il patine dans sa propre critique, et, à vouloir embrasser l’étendue des malheurs et des injustices, il brasse de l’air. Ce qui explique le recours massif aux allégories un peu lourdes. Un moment anthologique montre ainsi un renard lâché dans un poulailler, pour figurer le rapport du monde de la finance à la société civile. Ailleurs, une nuée d’oranges roulent dans les rues jusqu’à tomber dans une barque, manifestant le flot des mobilisés contre la misère du monde. Des sentences de Stéphane Hessel viennent s’afficher ça et là sous la forme de graffitis pour redoubler le message, et quelques plans sur des champs de blé et des ciels bleus aménagent quelques stases contemplatives pour alléger le poids de la misère. On ne sait trop quoi penser devant tout cela. Gatlif n’a pas la balourdise d’un Michael Moore et parvient la plupart du temps à éviter le docte discours du détracteur du monde, exposant par un film impitoyable et pitoyable les travers d’une société. Mais cette alliance a priori intéressante entre la critique et la poétique échoue à rendre son effet, et fait patauger le film dans un univers oscillant entre le monde merveilleux des bisounours et le dernier cercle des Enfers, sans qu’il ne gagne sur aucun tableau.

Le problème est que cette féerie politique contient un amalgame abusif. Gatlif prétend montrer un front commun de la révolte en groupant dans un même film sort des migrants, révolutions arabes et lutte des Indignés. Seulement, la trajectoire du film, qui commence sur les migrants, ne passe qu’un court moment sur le printemps des peuples et s’achève avec lyrisme sur les Indignés et tend à faire de ceux-ci le principe et la fin de tous ces combats. Les espagnols colériques finissent pas phagocyter les autres luttes, sous le prétexte d’une commune mesure entre elles, chose dont on peut raisonnablement douter. Quelque soit le regard que l’on porte sur les Indignés, on ne peut comparer leur sort et leur combat à ceux des migrants et des peuples arabes. Une des scènes finales montre la jeune migrante initiée aux mystères de la colère par une manifestante clownesque. C’est manifestement toujours le fardeau de l’Homme Blanc que d’éduquer les peuples africains, même si le contenu pédagogique a changé. Le film ne se contente pas d’échouer sur les rivages sableux de la critique morale, il s’enfonce dans la boue du néo-colonialisme. Ceux qui ont la parole ont classiquement le pouvoir, et, tandis que les Indignés usent et abusent d’une pléthore de discours, la migrante du film demeure aphasique. Son sort est confisqué, son image détournée, et sa conscience « éclairée ». D’où, au sortir du film, un certain malaise plutôt qu’une illumination morale.

par Gabriel Bortzmeyer
samedi 17 mars 2012

Indignados Tony Gatlif

Avec : Mamebetty Honoré Diallo ; Fiona Monbet ; Isabel Vendrell Cortès ; Nawel Ben Kraiem ; Eric Gonzalez Herrero ; Karine Gonzales ; Maud Verdier ; Aurélien Le Guerinel.

Durée : 1h 30min.

Sortie : 7 mars 2012.

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