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Projet X  de Nima Nourizadeh

De l’alcool pour les aveugles

6.1

Foule d’inconnues. Elles ne vous connaissent pas. Elles ne vous respectent pas. Elles enlèvent le haut. Vous filmez. Et vous vous délectez de leur mépris. Ivre de voyeurisme. Projet X, c’est d’abord ça. Une heure trente de fête filmée caméra au poing, un portrait du jeune en débauché, sexe drogue & rock’n’roll, un fantasme de Woodstock moderne et, plus proche de This is it que de Cloverfield, une fascinante valse en pleine rave-party : celle des points de vue.

Après les attractions, les jouets et les jeux de société, Hollywood s’est lancé dans l’adaptation d’une pub. Nima Nourizadeh est en effet l’auteur d’un spot pour Adidas particulièrement remarqué : Projet X n’est que la version long métrage de ces trois minutes de fête new-yorkaise où David Beckam, Missy Elliott, Katy Perry apparaissaient aussi furtivement que le Godzilla de Cloverfield. Projet X est surtout constitué de plusieurs clips de quelques minutes entre lesquels s’intercalent quelques scènes de comédie. Et il y a quelque chose du Pays des Merveilles dans ces séquences où la fête atteint ses différents climax. Les apparitions se succèdent devant les yeux crades et titubants des caméras qui hantent la fête, entre les corps, au coeur de la sueur, à la vitesse d’internet en haut débit. On clique, on clique encore, une nouvelle image apparaît à chaque fois, chacune d’entre elles porteuse, en creux, de l’ennui auquel elle remédie. Plus l’image est incroyable, plus l’ennui est profond : voyant tout les ados ne voient plus rien. Érotisme et libertinage vont rarement sans nihilisme. Il n’y a qu’à regarder le réel tel qu’il est présenté : au début – où le père accepte que son fils soit un loser – et à la fin – la vie des protagonistes est fichue, leur avenir est mort mais une espèce d’hédonisme brûlant fait d’eux des vainqueurs, ayant terrassé leur existence de geeks qu’aucune araignée mutante ne mordra jamais ; trempés en revanche dans le bain baptismal du réel, des corps, de l’eau et du feu, entourés par des écrans face auxquels, pour une fois, ils n’étaient plus. La caméra oubliée. Alice libertines rêvant d’un monde sans miroirs.

Avec les règles de la morale sautent également celles du found footage, genre établi par Le Projet Blair Witch : ce ne sont plus les images d’une seule caméra amatrice qui permettent au réalisateur de déployer son histoire, mais celles de dizaines d’entre elles, placées partout par les invités qui s’infiltrent dans les pièces de cette résidence de Pasadena et enregistrent ce qu’ils voient. Les caméras peuvent bien tomber dans la piscine et continuer de tourner, zoomer entre les répliques de manière à ce que le monteur puisse insérer des gros plans lors des conversations. Tant pis pour l’argument de base, retour au cinéma à l’ancienne : des caméras partout, des ralentis, des effets de son, des micro-cravate. Les bonnes fêtes sont ainsi. Elles ne peuvent pas se dérouler comme prévu. Le « scénario » – tout ce qui n’est pas de l’ordre de l’orgie, soient les voisins qui se plaignent, la petite copine jalouse, les coups de téléphone des parents – avance au grand mépris de l’idée selon laquelle l’histoire ne peut se construire qu’avec ce qui est filmé : tout ce qui obligerait à combler les blancs des vidéos par la déduction est évité ; il y a toujours quelqu’un au bon endroit, au bon moment. Ces passages ne sont cependant que de simples ponts, des rustines pour boucher les trous d’air entre deux séquences de fête. Ils permettent au réalisateur de laisser retomber l’euphorie, de ménager des paliers à partir desquels relancer la machine.

Le film colle au plus près de son sujet, l’ivresse, restituée par des dizaines de systèmes vidéo, de la Sony HD aux Blackberries, en passant par les minicaméras, les appareils photo. Les plans s’entremêlent sans harmonie, en forment une plus grande, celle du chaos. Profusion des détails, diversité étourdissante des grains de peau et d’image, voici la véritable adaptation des tableaux de Bruegel – nain, femme forte et estropié à l’appui. Le numérique offre cette cornucopée d’angles impromptus, l’enregistrement en haute-définition des mille détails qui fabriquent la mosaïque d’une soirée de débauche. 610km de pellicule virtuelle constituent les rushes de Projet X, autant que pour le tournage d’un film de guerre comme Pearl Harbor. On n’est pas loin non plus des Liaisons Dangereuses et de ses kilomètres de rushes épistolaires soigneusement épluchés et réorganisés par Choderlos de Laclos en 1782 pour donner l’illusion criante du libertinage afin d’en soulager, par procuration, le public. Ne perdons pas de temps à remarquer ce que la séduction peut avoir perdu en intelligence depuis les Lumières : la tentation voyeuriste est strictement la même, les manières de faire avancer l’histoire par différentes voies également : le saut depuis le balcon est filmé tantôt par la caméra que tient celui qui saute – billet subjectif, d’une seconde à peine – tantôt par ceux qui enregistrent sa prouesse pour YouTube – paragraphe descriptif. La scène entre le héros et la fille de ses rêves (Alexis Knapp, relève de Megan Fox), enregistrée par quelqu’un d’incidemment caché dans les toilettes, se pare ainsi d’un érotisme tenace, teinté d’une gêne malicieuse, parce que celui qui regarde est l’un des pré-ados chargés de la sécurité. Derrière le soi-disant respect d’une règle (les images doivent provenir des personnages présents), c’est un précepte bien plus ancien qui se trouve respecté, celui du voile, que la plupart des films américains avaient perdu de vue, oscillant entre le cache trop ostensible de la censure et la libération excessive des images crues pour public averti. Le voyeur, au moins, voit quelque chose. La tentation de faire du cinéma resurgit là où on l’attend le moins, nourri de trucs ancestraux et de techniques contemporaines - enregistrer un événement puis choisir l’angle de vue a posteriori étant la définition de la performance capture.

Un footage ne sort jamais seul. Projet X a été précédé de Chronicle, de Josh Trank : en surface l’histoire de trois ados se découvrant des pouvoirs magiques, au fond celle d’un ado narcissique se filmant sans cesse. Grisé par le pouvoir, il n’était cependant pas assez ivre et n’osait pas jouer avec les caméras pour se filmer lui, faire de lui un dieu pour de bon. Dans Chronicle, les dieux n’ont qu’une envie, celle de rester normaux en dépit de leurs pouvoirs - celui qui survit est le plus terne des trois. Dans Projet X, les gosses normaux n’ont qu’une envie, celle de devenir des dieux. Se saouler avec un Graal en lieu et place de gobelet. Le réalisateur de Chronicle n’ose que très tardivement jouir de la multiplicité des angles de vue offerts par les spectateurs de ses superhéros déchaînés. Celui de Projet X s’y adonne joyeusement. La multiplicité des angles appelle à une débauche que Trank, moralisateur, évite, pour enfin se replier sur un plan final calme, caméra tenue à l’épaule par un randonneur zen. Nourizadeh ne tend qu’à se débrider toujours plus, cherche tous les angles, toutes les expériences possibles, sature le cadre de tentatives réussies ou manquées de chercher à avaler l’événement dans sa totalité. Peu importe que le caméraman disparaisse dans le flux des images. Il ne sera jamais plus qu’un passeur, qu’un blogger, un nobody. Chronicle cherche trop à donner l’impression que celui qui filme est un individu d’importance. Or ses individus n’y sont jamais aussi intéressants que ce qu’ils peuvent filmer, et oublient qu’ils ne sont que des pixels invités à rejoindre la fête.

par Camille Brunel
mardi 20 mars 2012

Projet X Nima Nourizadeh

États-Unis ,  2012

Thomas Mann II (Thomas) ; Oliver Cooper (Costa) ; Jonathan Daniel Brown (JB) ; Dax Flame (Dax) ; Kirby Bliss Blanton (Kirby) ; Brady Hender (Everett) ; Nick Nervies (Tyler) ; Alexis Knapp (Alexis).

Durée : 1h 27min.

Sortie : 14 mars 2012.

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