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38 Témoins  de Lucas Belvaux

La remise en scène

7.5

Pierre (Yvan Attal) tente un aveu nocturne dans le sommeil de sa femme Louise (Sophie Quiton). Quelques jours auparavant, une femme a été agressée et tuée à coups de couteau. Avant de mourir, elle a crié. Une première fois. Puis une deuxième. Comme ses 37 voisins d’immeuble, Pierre a tout entendu du crime qui se consommait sous la fenêtre de son appartement de la rue de Paris, Le Havre. Mais il n’a rien fait. Louise, elle, n’était pas là. Dans un premier temps, lorsqu’elle était revenue de Chine, son mari avait prétendu être rentré du travail à la maison après l’heure du drame. Alors qu’il cherche en vain à trouver le sommeil, Pierre s’installe sur une chaise au chevet de son épouse endormie. Les mots ne lui viennent pas facilement. Après un long travail, il libère une phrase qui en dit long : « Je ne t’ai pas tout dit ». En fait, il n’a rien dit. Plus tard, confronté à elle dans la voiture, il fuit son regard, le même récit peine à sortir de sa bouche. Louise pense avoir rêvé la confession de Pierre. Elle l’espère, sans vraiment y croire. Comme si la parole était sacrée, le sens des mots se vide dès lors qu’ils sont expulsés.

C’est connu, de tout film on peut dire : il raconte sa fabrication. Chez Belvaux, ce lieu commun de la tradition critique prend une forme et une importance particulières. Résumée en une phrase, la question qui hante son travail serait : seul celui qui a agi sait raconter l’action. Pas moins que l’ancienne écrivaine Fenming chez Wang Bing, Belvaux ne cesse de son côté d’affirmer que l’éloquence est la preuve ultime que ce qu’on affirme a été réellement vécu. Son cinéma, qui en tire partout la conséquence, affirme ce principe dans une scène, une de ses plus belles, qui se trouve au milieu de La Raison du Plus Faible ; celle où l’ancien taulard Marc, en liberté provisoire, impose à l’ouvrier qui veut l’embarquer dans un projet d’enlèvement de fermer les yeux, et l’oblige à écouter un scénario possible de ce qui les attend. C’était donc une remise en scène. Chez Marc, interprété par le même Belvaux, on n’avait pas de mal à voir un homme d’action mais aussi à entrevoir la figure d’un scénariste et d’un cinéaste. Le savoir dire atteste donc d’un savoir faire : il n’y a qu’au cinéma que cette contre-vérité correspond à une expérience réelle. Cela ne diminue pas la pertinence des personnages de Belvaux. Ils existent et sont crédibles. Chacun d’entre eux a fait l’objet d’une étude, d’une recherche et enfin d’une écriture qui s’attarde sur les détails pour atteindre le maximum de réalisme. Mais au cinéma l’action n’est jamais qu’acte de raconter une action – Belvaux le sait, et c’est pourquoi la vérité profonde que ses hommes d’action dégagent si fortement vient moins d’une reproduction du réel que de sa mise en récit.

Répétons la maxime de cette pratique : seul celui qui a agi sait raconter. Dans 38 Témoins l’étoile polaire de Belvaux n’a pas bougé. La nouveauté du film est pourtant flagrante : après avoir longtemps tenu le même cap, aujourd’hui Belvaux explore l’autre hémisphère d’un même concept : celui qui n’a pas agi ne sait plus s’exprimer. Et son corollaire : s’il ne sait plus s’exprimer, il cesse d’exister dans le temps et dans l’espace.

Une fois de plus, comme dans La Raison du Plus Faible, Belvaux concentre en une seule scène toute l’énergie du film. Encore une fois, pour notre plaisir, il s’agit d’une remise en scène. La police décide de reconstruire sur place le soir du crime, avec les 38 témoins et deux acteurs engagés pour jouer la victime et son bourreau. Tout se prépare comme s’il s’agissait d’un tournage de cinéma. La rue est bloquée. Les curieux s’entassent devant les barrières. Des camions stationnent sur le périmètre du plateau. Le casting arrive, se met en place. Les agents de police communiquent entre eux par talkie walkie, comme le font les assistants et les techniciens sur un plateau. Tout est prêt. Action.

Un premier cri rompt le silence. L’agent de police regarde Pierre. « C’était ça ? » « Non, c’était plus fort, plus long. » L’agent communique les indications. Un deuxième essai satisfait Pierre. C’est ça, dit-il. Cut, la deuxième prise est bonne. Sur ce plateau, on se demandait qui était le metteur en scène. On vient d’avoir la réponse. Belvaux introduit immédiatement un deuxième rôle dans le rôle : le magistrat, qui aurait évité à tout prix cette scène coûteuse, et souhaité que l’enquête se borne à la poursuite de l’assassin. Il entre dans l’appartement de Pierre et Louise comme un producteur s’installerait sur le plateau d’un de ses films, en donnant l’air d’être chez lui tout en précisant : « faites comme si je n’étais pas là ».

Toute cette mise en scène n’est-elle alors rien d’autre que du cinéma ? Sous nos yeux, une situation réelle, comme une enquête de police, prend la forme d’un jeu de rôles. Un déplacement s’opère entre vie et représentation. Mais le cinéma n’enlève pas de réalité à celle que le film veut saisir. C’est toute la force du moment du temoin Petrini (Patrick Descamps), qui hésite de longues secondes avant de hurler de son balcon les mots prononcés le soir de la tuerie : « C’est ...C’est pas bientôt fini, oui ? ». Il bafouille sa réplique, comme un acteur qui rate une prise. La remise en scène, implacable, éternise les figurants immobiles, incapables de bouger face à la force du souvenir de cette nuit. Or, nous n’assistons plus à un film, mais à sa fabrication. Pas au résultat d’un dispositif, pas à la démarche d’un mécanisme huilé, mais aux difficultés de la machine reproductive. C’est là qu’un processus d’échange par analogie s’installe entre enquête policière et cinéma, processus que Belvaux exploite avec subtilité afin de parvenir à ses fins, qui consistent à coincer ses personnages dans une grille de conventions sociales, et en même temps à échapper à l’application strictes des grilles sociologiques.

Pierre avait dit à Louise : le cri que j’ai entendu est impossible à raconter. En effet, ce hurlement ne pouvait pas être simplement dit. En dépit de l’aveu de Pierre, Louise ne l’entend pas, elle reste avec lui, endurant toute sorte d’épreuve. Elle l’entend enfin le soir la reconstitution. Et pour la première fois, elle n’a pas de doute : « je te quitte », dit-elle immédiatement à Pierre. Parce que Pierre n’avait pas agi, sa parole n’avait aucune force. Parce qu’il a enfin participé à une action, ce cri devient réel, non seulement audible mais insupportable. Chez Belvaux, les couples se font et se défont dans les non-dits. Notez aussi, toujours, l’élégance de ses fins de film : le baron Graff isolé au beau milieu de son immense salon dans Rapt, perdu dans une vie dans laquelle il ne se reconnaît plus ; l’épilogue de la traque de La Raison du Plus Faible, eastwoodienne, où la caméra s’envole après la mort du héros, en surplombant la banlieue Liégeoise.

38 Témoins décrit un temps dominé par l’aphasie mais aussi par la parole. Du côté de ceux qui parlent, il y a une journaliste roublarde, Sylvie Loriot (Nicole Garcia), qui mène sa propre enquête. Femme de terrain, c’est un personnage curieux et passionnant, pure convention issue d’une intrigue à l’américaine. Par des recoupements d’informations, elle parvient avec esprit à restituer la scène de crime dans les détails les plus sordides. Louise en est choquée. Dans une autre scène, elle juge la lâcheté des gens du quartier. Louise, juste et morale, a la repartie adéquate, et la réponse fuse : « Vous vous prenez pour qui ? ». Contrairement à ce qu’on peut lire dans des revues générationnelles, il s’agit moins une survivance de la France de Vichy qu’une critique nuancée par le cinéma et le genre, que le cynisme du cinéma français tend à désintégrer. Il serait bête de dire que ces mots ne viennent que pour des raisons simples, psychologiques, comme la peur de perdre le lien avec la réalité. Mais qui dit mot consent : être témoin et avouer avoir vu un meurtre, c’est aussi en partie abandonner son rôle social, un lien tissé au fil de simples relations de bon voisinage par un petit « bonjour » (ou un peu plus, comme garder un enfant et nouer des amitiés superficielles avec la voisine jouée par Natacha Régnier). La parole cimente, comme le béton armé coulé par l’architecte Perret dans la ville du Havre. Elle fait le travail de connexion et de violence entre les individus. Dans les affres du langage, le cinéma de Belvaux pourrait être le trait d’union français, le contrechamp du milieu à la saison 2 de The Wire, où l’enquête se jouait sur les quais des docks de Baltimore : parole d’ouvriers, et description minutieuse du travail qui mélangeait le naturalisme et la grande forme du polar.

Évoquer le rythme de la série télé est déjà une manière d’avouer qu’1h40 semble ne pas suffire pour explorer toutes les pistes. Les rapports entre la presse et la police, entre les flics et la justice, entre les travailleurs et le monde, entre les Havrais et cette étudiante assassinée. 38 Témoins donne parfois l’impression d’un survol, d’un jeu de dupe tout en surface. On pourrait dire plus méchamment : une certaine neutralité. Un cinéma de contours, entre deux, gris, un peu comme Le Havre, Grenoble, Liège, et les cités ouvrières qui sont les décors des drames de Lucas Belvaux.

Belvaux aime la sécheresse. Sérieux, rigueur, morale : cette droiture est ce qui nous plaît chez lui. Un sens du pragmatisme qui faisait former une phrase complète à la trilogie – Un Couple épatantCavaleAprès la vie. Les titres sont sans fioritures : Rapt, 38 Témoins, Cavale ; efficacité, énumération, faits. Même un titre long est choisi dans un souci de concret. « La Raison du Plus Faible » signifiait que le plus démuni des hommes courait à la fois vers l’horizon de la légitimité, tout en possédant ses propres raisons d’agir. Il évoquait aussi que le plus “raisonnable” de la fable s’avançait vers le destin le plus tragique. Les mots sont lâchés : fable, morale. Ce sont les marques d’un cinéma à l’ancienne, littéral, un art de la croyance dans la mise en scène. Cruel, Belvaux ne va pas jusqu’à dire que la fin justifie les moyens. Il dessine souvent ce qui échoue ou des entreprises vouées à l’échec : des rapts (Cavale, Rapt), des enquêtes (38 Témoins), des histoires d’amour (Yvan Attal & Sophie Quinton dans 38 Témoins, le même Attal & Anne Consigny à la fin de Rapt, Ornella Muti & François Morel dans Un couple épatant, Eric Carvaca & Natacha Régnier dans La Raison du Plus Faible). Des hommes et des femmes qui se révoltent contre la résignation à laquelle les destine leur modeste condition (un sort tristement doré pour le baron Graff). Quelle que soit la classe, Belvaux montre des hommes en lutte. Quoi qu’on en pense, il est héritier d’une forme de cinéma d’enquête, qui ne renonce ni au genre polar, ni au réalisme, du moins n’en néglige aucun et crée l’équilibre. De cette forme, se débattent souvent des héros grognons et fatigués. Pilote de grands navires, capable de guider les gigantesques paquebots commerciaux dans les eaux troubles de la manche jusqu’à celles, calmes et sûres, du port, Yvan Attal erre sur les docks, traînant son spleen, ses refoulés. Son châtiment est dantesque : coupable d’inaction, il est puni par là où il a pêché.

On pourrait avancer le reproche, tentant, d’un art abattu, usé, relayant le fatalisme dominé par l’expression des dictions atones et la précision des mouvements. Les personnages de Belvaux obéissent souvent à deux tempo : action (parler, agir, fuir) et contretemps, un train de retard sur l’action (régime de 38 Témoins). Il n’est d’ailleurs pas étonnant que le monde du travail, appartenant davantage au mode descriptif, soit souvent en arrière-plan. Donc, moins un cinéma du réel qu’une forme de compromis : comme si sur fond naturaliste, le choix de ne faire ni un film de policier, ni un film social, servait de révélateur des caractères. S’agit-il d’une idée de cinéma plus américaine que française ? Le regard à travers la fenêtre du cinéma ravive le souvenir des drames hitchcockiens : simplicité apparente des dispositifs qui cache l’art sophistiqué de la remise en scène.

Mais c’est justement la remise en scène qui, chez Belvaux, n’est pas hitchockienne mais langienne – plus inquiétante. Belvaux ne tourne pas l’histoire d’un spectateur, qui dans son inconscient serait aussi coupable que le spectacle auquel il assiste. Mais celle d’un temoin, coupable certes, mais qu’aucune morale différencie de la masse – qui le traite de monstre et serait prête à le lyncher – sinon le fait d’avoir laissé son oreille à portée de cri.

par Thomas Fioretti, Eugenio Renzi
jeudi 22 mars 2012

38 Témoins Lucas Belvaux

France ,  2012

Avec : Yvan Attal (Pierre Morvand), Sophie Quinton (Louise Morvand) Nicole Garcia (Sylvie Loriot), François Feroleto (le Capitaine Léonard), Natacha Régnier (Anne), Patrick Descamps (Petrini), Didier Sandre (le procureur Lacourt).

Durée : 1h44min.

Sortie : 14 mars 2012.

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