JPEG - 124 ko
spip_tete

Rapt  de Lucas Belvaux

Lucas et la règle

7.8

Je voudrais poser des questions. Trois plus une. Poser des questions au lieu d’écrire une critique [NDLR : c’est la même chose]. Lucas Belvaux a fait un bon, un très bon film. Précis, intelligent. Il l’a intitulé Rapt et non pas, comme la mode aurait préféré : Le Jour où j’ai été kidnappé ou Mes ravisseurs, ma femme et moi. L’économie du titre résume le sérieux de l’entreprise. Mais ce sérieux qui est une puissance est aussi une façade dissimulant des lézardes. De belles failles qui pourraient l’être davantage : faillibles, belles. Je voudrais donc poser des questions.

L’on voit Stanislas Graff aller et venir, avant le rapt. L’endroit est posé : le grand patron qui signe des papiers (quand la scène reviendra à la fin, elle aura un sens inverse), l’hôtel particulier, le déjeuner avec un ministre, etc. L’envers aussi : la garçonnière dominant Paris, les nuits de poker, la pièce douillette où Graff dort parfois seul… Lorsqu’il sera entre les mains de ses geôliers, l’envers recouvrira l’endroit : son entourage souffrira autant de son absence et de la difficulté à réunir les 50 millions de la rançon que des révélations parues dans la presse sur sa vie privée dissolue, les sommes faramineuses perdues au casino, les brunes, les blondes, etc.
Rapt met en rapport la sècheresse d’une détention et l’agitation fiévreuse tout autour. Première question : Ce contraste n’aurait-il pas été plus fort si nous n’avions découvert ses frasques qu’après le rapt ? Belvaux ne veut charger personne – ou tout le monde –, il décrit une situation, sa réalité brute et ses ramifications. Si nous avions découvert les maîtresses de Graff en même temps que la famille, en couverture des magazines, en devanture des kiosques ou sur la table basse, le film nous aurait dit plus clairement : ce n’est pas Graff qui m’intéresse, c’est la machine folle qui s’emballe forcément dans ce genre de situation ; qu’importe l’individu, il y aura toujours des ragots, des révélations… Du fantasme. Or la gravité lucassienne est parfois signe d’une paralysie : entre le patron (la personne) et le patron (le schéma), le particulier et le général. Le cas et la règle.

Pas toujours. J’ai ressenti une libération lorsque, à la faveur d’un changement de geôle, c’est la voix du marseillais Gérard Meylan qui sort de la cagoule et non plus les aboiements de l’équipe précédente. Propos courtois, tutoiement copain, accent aux couleurs du midi. Rapt s’était jusque là peint en gris sur gris. L’anthracite, il est vrai, est la couleur du pouvoir : patron, avocat, flics, conseillers, tous s’en vêtent, et il n’est pas simple de les distinguer. Mais là, subitement : de l’humour, de l’incongru, des cigales… Le film respire enfin sous sa cagoule, il chante.
De l’avis des spécialistes, la scène où l’aîné raconte au novice le frisson et le danger d’un braquage était déjà la meilleure de La Raison du plus faible : on éteint la lumière, on voit tout. On regarde un film. Question n°2 : dans quelle mesure Rapt est-il un film ? le film d’un certain cinéma du monde ? Quelle place y tient l’imagination, la fiction ? Hésiter entre cas et règle, c’est aussi hésiter entre documentaire et fiction, vérité et délire. Prenons la scène, remarquable, où l’épouse demande au capitaine de la police chargé de veiller sur elle de lui parler, afin de dissiper son ennui. Vous parler de quoi, madame ? – Des maîtresses de mon mari, par exemple. Le flic répond par des propos aussi précis que banals, tirés de cette affaire et d’autres, similaires. Rien de très croustillant. Vous savez madame, tout ce qu’on ne sait pas, on l’imagine. « On imagine… », conclut madame, à la fois songeuse et navrée.

Quel vide ménagent ces points de suspension ? Ne désignent-ils pas à la fois l’importance de l’imagination et la lassitude de sa tâche ? Le gris, dans Rapt, n’est pas seulement celui du pouvoir et de ses tristes mines. Il est aussi, ou aurait dû être aussi celui de l’imagination elle-même. Chaque fois qu’un cinéaste filme un patron, il ne peut manquer de se dire, et de nous dire que cette réalité indubitable est aussi une fiction, un truc auquel on ne comprend rien. L’immatériel de la circulation de l’argent, la difficulté (dont le film traite) de savoir exactement ce que fait un patron, plus encore de le montrer… Du théâtre ? Même pas sûr. Du vent, peut-être. Le ravissement de S. Graff pouvait être la voie pour dire le gris et la couleur. Le gris sous la couleur, la couleur sous le gris. Le silence sous le chant, le chant sous le silence. S’il s’y était vraiment engagé, Belvaux serait allé plus loin : esthétiquement, politiquement.

Tout le monde a noté le chien. Le seul être auquel, à sa libération, Graff témoigne et qui lui rend une affection entière. Au point d’énerver son épouse et ses deux filles, qui voudraient tellement qu’on reconnaisse leur souffrance, l’enfer qu’elles ont vécu dans leur prison dorée. Comme si tout cela leur aussi, leur était d’abord arrivé à elles. Lucas Belvaux aborde ici un autre sujet encore : aujourd’hui, même les riches veulent être des sujets fragiles, même eux veulent être des victimes, considérés et plaints comme tels [NDLR : idem dans 2012].

Question n°3 : A quoi sert le chien ? Je ne crois pas qu’il serve. Il ne faut pas l’instrumentaliser, le voir comme la preuve que, dans la jungle libérale, l’homme ne sait plus aimer l’homme et n’aime plus que la bête, cette bête qu’il serait devenu. Je ne crois pas que Belvaux sache exactement ce qu’il en veut faire : il y insiste trop pour être vraiment sûr. Le chien est inutile, le chien est une figure de l’inutilité. Il ne demande rien, il ne veut pas être connu, reconnu. Il ne joue pas la comédie du sujet souffrant. Il ne court pas désespérément un destin comme après un bon nonos.
D’un côté la glaciation libérale, l’enfer morne des costumes gris. De l’autre les larmes de ceux qui s’adorent dans la peau de la victime. L’inhumain, l’humanité dégoulinante. La solution ? Elle n’est pas facile à dire : Belvaux tient tellement à son sérieux qu’il a tendance à neutraliser toutes ses préférences. Elle pourrait cependant être dans une autre forme d’indifférence et de retrait. Ceux du chien, ceux de Graff. Lequel demeure, pour cette raison même, un personnage positif ; du moins, pas aussi négatif que les autres.

Pour finir : moins une question qu’un parallèle. Sortant de Rapt, j’ai pensé au Prophète de Jacques Audiard. L’homme et son pouvoir, l’emprisonnement et son épreuve… Dès qu’un film s’emploie à articuler un intérieur et un extérieur, une obscurité et une lumière, on peut parier qu’il cherche à nous dire quelque chose du cinéma et du monde, de la place du premier au sein du second. Chez Audiard, la prison finissait par devenir un havre, une formation nécessaire avant la sortie, avant la maturité. Ici aussi, mais différemment : Graff n’est pas heureux, dehors. Il demeure piégé. Et secret.
Je m’arrête là. Il y aurait à faire, c’est sûr, à discuter ensemble deux films qui ambitionnent de parler de la France, aujourd’hui, de l’argent en France, aujourd’hui, de la virilité en France, aujourd’hui, du cinéma de genre en France, aujourd’hui, à travers l’articulation d’une salle obscure et d’un jour étrange : désirable, indésirable.

par Frédéric Moreau
vendredi 27 novembre 2009

Rapt Lucas Belvaux

France ,  2009

Avec : Yvan Attal (Stanislas Graff), Anne Consigny (Françoise Graff), André Marcon (André Peyrac), Alex Descas (Maître Walser).

Durée : 2h05min.

Sortie : 18 novembre 2009.

Accueil > actualités > Lucas et la règle