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Cloclo  de Florent-Emilio Siri

Les sirènes du port de Latexandrie

3.2

À plusieurs reprises, on a l’impression que le biopic se transforme en film d’épouvante et que la vie de Claude François sert de prétexte à l’application de vieux effets voués à procurer quelques émotions faciles au spectateur, via le volume : chanson à l’état d’ébauche/cut/climax de la version finale – avec crescendo ultime jusqu’aux applaudissements de 8000 personnes. Frissons garantis. L’argument est pourtant en soi déjà pop : musique qui bouge, icône pop, personnage mégalo pour assurer un peu de noirceur, un semblant de portrait à charge. Claude, c’est connu, ne prenait aucun risque. Cloclo non plus. Il déroule son programme avec une linéarité et une monotonie qui laissent pantois, du fœtus à la tombe, en passant par l’idée de destin, « un jour je serai une star » et des clichés psychologisants : « Papa, je vais travailler dans un groupe. – Demain, tu retournes à la banque. – Mais, Papa, je veux faire quelque chose que j’aime. – J’ai sué sang et eau pour ta famille et c’est comme ça que tu me remercies ? » etc... On peut arguer que la vie de Claude François a cela d’incroyable qu’elle suit le tracé d’un petit feuilleton. Or, Siri lui aussi ne rêve que de faire « à l’américaine », parce que c’est ça, « la classe », pour citer Cloclo. Et de sortir l’artillerie lourde du film boursouflé, plans-séquences virtuoses – celui du boulevard Exelmans, de l’appartement aux bureaux en passant par les fans, l’est à n’en point douter, ce n’est pas le problème – et litres de latex, si bien que Benoît Magimel, en Paul Lederman, ressemble à une marionnette des Guignols.

Il paraît que le film, co-produit par les enfants du chanteur, ne se veut pas complaisant, n’évite pas les parts d’ombres proposées par la biographie. Jérémie Rénier incarne, certes, un maniaque doublé d’un petit macho dominateur souvent pathétique, lorsqu’il enferme sa femme et ses enfants chez lui, se gave de narcissisme. Mais chacun de ces accès d’antipathie est contrebalancé par une scène de musique venant expliquer (les filles, c’est à cause de papa), justifier (papa était vraiment cruel), diluer tout ça dans une ambiance euphorisante, le noir n’étant que la mélodie mélancolique qui, dans tout bon morceau de musique pop, précède et prépare l’explosion de joie du refrain. Le portrait de l’artiste en mégalo a enfin quelque chose de si mainstream qu’il ne saurait encore être iconoclaste. Autre passage obligé des biographies de chanteur : toute la vie est rétrospectivement contenue dans les chansons. L’idée permet de passer un maximum de morceaux, le plus tôt possible. Pendant fauché de Cloclo, un film autour de Nino Ferrer, réalisé par Thomas Bardinet, sortira bientôt. Beaucoup plus modeste, il dézippe de quelques chansons tout un pan de l’adolescence du chanteur, avec le mérite au moins de tenter l’imaginaire.

Ce que Siri ne fait jamais : hors de question de rajouter quoi que ce soit à l’icône. Nulle sexualité donc, et une pudeur assez grotesque compte tenu du fait que Claude François n’est plus cet enfant chétif, sorte de Joe Dalton que l’on imagine volontiers asexué, mais un Jérémie Rénier tout juste sorti de Possessions, pour lequel il a dû prendre 20 kilos. Misant tout sur la similitude frappante entre les yeux du chanteur et ceux de l’acteur, le film en oublie que la célébrité s’était surtout construite sur un corps étrangement frêle, tête blonde éternelle avec laquelle la mâchoire carrée de l’acteur belge ne s’accorde pas vraiment. Un périlleux montage entre vraies et fausses images d’archives révèle l’erreur de casting : deux personnages différents partagent l’écran divisé ; et l’on ne comprend pas comment Rénier, taillé comme Freddie Mercury, peut devenir la petite chose bondissante des archives. Paradoxe que cette hagiographie qu’on imagine plus fidèle aux fans qu’à un chanteur qui, lui-même, ne vivait que pour correspondre à l’image que ses fans avaient de lui. On aurait volontiers concédé l’harmonie parfaite entre la forme et le fond à ceci près que, ayant réécouté quelques tubes, on n’est pas enclin à dire qu’un mauvais film a été réalisé sur un mauvais chanteur. En guise d’épilogue, Siri tente sa version de la « scène de la douche » : largement plus prétentieuse que n’importe quel morceau du petit chanteur à la teub de bois.

par Camille Brunel
jeudi 22 mars 2012

Cloclo Florent-Emilio Siri

France ,  2012

Avec : Rérémie Renier (Claude François) ; Benoît Magimel (Paul Lederman) ; Monica Scattini (Chouffa François) ; Sabrina Seyvecou (Josette François) ; Ana Girardot (Isabelle Forêt) ; Joséphine Japy (France Gall) ; Maud Jurez (Janet Woollacot) ; Marc Barbé (Aimé François).

Durée : 2h 28min.

Sortie : 14 mars 2012.

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