JPEG - 82.7 ko
spip_tete

Perfect Sense  de David Mackenzie

Amour chimique

7.0

Une femme s’élance dans une rue nocturne. Elle va mourir. Son seul espoir de salut : retrouver son fils, qui pourrait prolonger sa vie de quelques heures. Le fils apparaît, on le jurerait plus âgé que sa mère. Il se met à courir aussi. Plus que quelques secondes. La transaction doit s’accomplir ou bien… Plan large : la jeune femme est comme foudroyée à quelques mètres des bras du jeune homme qui arrête sa course, écarte les bras, réceptionne le cadavre. L’idée de base de cette étonnante séquence est simple : le temps remplace l’argent. Non, on ne parle pas de Perfect Sense, mais de Time Out, film d’Andrew Niccol sorti l’automne dernier. Perfect Sense, quant à lui, ne part pas d’un argument beaucoup plus compliqué : l’humanité perd ses sens. L’odorat, puis le goût, l’ouïe... Et ce que Time Out n’accomplissait qu’une seule fois, Perfect Sense l’accomplit sans discontinuer. Aucun retour aux normes narratives du film commercial ne vient entraver le désir qu’a Mackenzie de tenir sa note de fond, saturée de lyrisme. Deux jeunes amants discutent sur l’oreiller : leurs visages se complètent comme sur une jaquette de Pink Floyd. Chaque trouvaille se déploie au maximum de ses potentialités poétiques, et l’on découvre, après une courte phase de doute, que le film tire sa force de cet excès généralisé, qui est la meilleure manière de traiter une catastrophe excessive, car planétaire – Soderbergh avait bien tenté, avec Contagion, un traitement administratif de la chose, en vain.

Avec la disparition de chaque sens se produit l’explosion mondiale d’un sentiment précis. La planète traverse les différents états d’esprit du malade condamné : en colère, résigné, déprimé, etc. Belle séquence où l’humanité s’arrête net et se met à sangloter sur place. Eva Green, l’épidémiologiste de l’affiche, voit ainsi lui échapper l’innamoramento qui l’attendait. Quelques heures plus tard, Ewan McGregor, dans le rôle tragique d’un chef gagné par la paralysie culinaire, cède à son tour à la crise de larmes. On est saisi par ces quelques minutes de tristesse sans objet, tout en étant transporté par cette détresse absolue filmée avec la même impartialité que le sexe, sur le même lit, à la même hauteur de caméra, comme si l’un et l’autre procédaient de la même intimité, de la même douceur. Le tout profite beaucoup de la musique, signée Max Richter, entendu dans le premier rêve de Shutter Island, où Michelle Williams part en cendres. Mélange toujours de poésie exacerbée et de peine infinie, de dépression grandiose : Perfect Sense ne recule jamais devant la mélancolie, qui n’est pas une simple coquetterie d’artiste mais l’un des symptômes, parmi d’autres, de l’épidémie. Une métaphore passe, le réalisateur ne semble guère s’en soucier beaucoup. Nouveau feu de paille : une crise de gloutonnerie envahit la population mondiale, les individus ingèrent tout ce qui peut s’avaler, fleurs, huile, savon. Eva Green se retrouve à genoux dans un parking, dévorant le bouquet de fleurs séchées d’une passante.

Chaque scène consume l’une après l’autre les composantes de l’humain. Souvenirs, joie de vivre, plaisir malsain de se mettre en colère un bon coup. Sur la structure solide de ces symboles se déplie un scénario qui ne cherche pas plus le film d’amour que le film catastrophe, et tend tout entier à réduire la distance qui sépare la sensation de regarder un film de celle de le vivre. A l’instar de son personnage cuisinier, Mackenzie expérimente, avec un hédonisme incandescent, toutes les façons possibles de synthétiser des expériences sensorielles à partir de ce qui lui reste, vue, ouïe, sensations sur lesquelles se fonde l’expérience du cinéma, dénué de sens chimiques - odorat, goût. Ceux-là, perdus d’emblée par le spectateur, sont les premiers à disparaître du scénario. Tandis que les personnages se changent en spectateurs de leurs vies, le spectateur, lui, approche ainsi d’une sorte de communion sensuelle avec les images, située au niveau des souvenirs gustatifs. Du Festin de Babette à Ratatouille, nombreux ont été les films essayant de traduire à l’image le plaisir d’un plat réussi. Perfect Sense développe longuement ses tentatives synesthésiques. Un morceau de violon évoque l’odeur des sous-bois. Le craquement d’un aliment se substitue à sa saveur. On mange le bruit, les textures – jolie scène du bain où les amants dégustent l’onctueuse crème à raser, le savon fondant. On ne racontera pas jusqu’où va Mackenzie, pour ne rien enlever de leur saveur à ses audaces. Disons simplement que la distance entre le bonheur de deux personnages de fiction et leur public réel a rarement été aussi faible. On sort de la salle le bout des doigts brûlants, comme d’avoir véritablement touché la fiction.

par Camille Brunel
lundi 2 avril 2012

Perfect Sense David Mackenzie

Royaume-Uni ,  2011

Avec :Ewan McGregor (Michael) ; Eva Green (Susan) ; Ewen Bremner (James) ; Connie Nielsen (Jenny) ; Stephen Dillane (Samuel) ; Denis Lawson (Détective) ; Anamaria Marinca (Artiste de rue) ; James Watson (Le chauffeur de bus).

Durée : 1h32min.

Sortie : 28 mars 2012.

Accueil > actualités > Amour chimique