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Bellflower / Hunger Games  de Evan Glodell / Gary Ross

Des vies qui clochent

Double bill

7.9 / 5.0

Il est peut-être une raison à ce que la télévision répugne tant à filmer la mort, ensevelisse toujours celui qui expire sous les détonations des armes qui l’ont blessé et les clameurs de ceux qui sont encore debout. Ni pudeur ni morale derrière cette réticence, mais un aveu de faiblesse : celui qui rend la vie ne fait presque aucun bruit. Le dernier soupir porte si bien son nom qu’il ne s’entend pas à deux mètres. Aussi les organisateurs des Hunger Games, diffusés dans tout les districts de Panem, font-il sonner le gong chaque fois que tombe l’un des participants. Aucune raison d’ordre pratique à cet écho artificiel qui vient résonner contre les parois du ciel d’un univers en cloche, spectateurs et candidats auraient tout aussi bien pu en être avertis de manière plus discrète. Les uns comme les autres apprennent en effet la nouvelle de la même façon, les informations qui s’affichent sur l’écran de télévision se projetant simultanément sur la voute dessinée par les techniciens pour les joueurs. Le terrain d’affrontement des tributs est moins une arène de jeu vidéo, un environnement imaginé pour le combat, qu’un cinéma en plein air et en trois dimensions, une Géode améliorée pour permettre des sensations fortes. Premier paradoxe de ces jeux du cirque retransmis par le câble : pour que le spectacle du sacrifice humain garde son prix sur le petit écran, et qu’on ait envie d’en rediffuser les meilleurs moments, il faut que celui-ci soit mis en scène avec tous les renforts possibles. Superproduction de la télé-réalité, les Hunger Games attendus avec impatience chaque année ne sont pas autre chose qu’un Survivor de luxe, dont le film ne manquera pas de critiquer le principe. Les questions que se posent les deux concurrents du treizième district sont d’ailleurs aussi morales que pratiques, le scénario devant absolument préserver leur salut pour donner une suite à leurs faits d’armes. Ils ne survivront qu’en devenant des héros, au moins d’un jour.

Errants dans une banlieue désertique écrasée sous le soleil, les deux compagnons de Bellflower s’imaginent sur les traces du héros de leur enfance, Mad Max, dont ils ont usé des années durant les aventures en VHS. Aiden et Woodrow se fabriquent leur propre lance-flamme et leur voiture de légende, se créent eux aussi des avatars glorieux, bien que personne ne les y oblige. L’apocalypse tardant à venir, on ne saura jamais s’ils jouent encore ou rêvent déjà aux héros qu’ils incarneront dans le monde d’après. Dans le quartier de Bellflower Avenue, au Nord de Hollywood, la vie s’écoule pourtant comme comme la plus ordinaire des sitcoms, loin de l’épopée de fin du monde qu’ils s’étaient jurés de vivre. La rencontre amoureuse de Woodrow et Milly est le point de départ d’une intrigue sentimentale prépondérante, déclinée en une succession d’épisodes entrecoupés d’intertitres : « La poursuite du bonheur », « La fin de toute chose », « La légende de la Medusa », etc. La logique de la série télé scinde le quotidien en saisons thématiques. Le découpage est artificiel mais qu’importe ; Aiden et Woodrow ne dressent pas le bilan de leur existence, ils en annoncent periodiquement le virage définitif à grand coups de titres enchanteurs. La beauté de Bellflower nait de cette perpétuelle relance, l’histoire la plus ordinaire se trouvant chaque fois débordée par l’aventure à venir. La précision des notations, parfois jusqu’aux détails les plus sordides, creuse avec leur destin héroïque un écart qui ne sera jamais comblé. La première fin du film, étonnamment sanglante, ne vient que parachever cette logique, et maintenir l’hésitation entre les deux avenirs promis aux héros : meurtrier de fait divers ou cavalier de l’apocalypse. Après ce massacre ridicule, le récit que fait Aiden à son acolyte devient véritablement merveilleux, imposant le refus de choisir entre un monde et l’autre. Assis sur un banc, les deux amis imaginent le destin formidable qu’ils auraient pu accomplir au volant de leur bolide. Refusant le poids de la fatalité, Aiden se complaît dans sa rêverie enfantine : « Et si on était plutôt... » Le leitmotiv interdit toute conclusion, assure au contraire la pérennité d’une alternative. Nous sommes, dans les dernières minutes de Bellflower, pareils aux spectateurs d’une série arrivée au terme de sa saison, incapables de prévoir l’issue exacte de l’intrigue. Lorsqu’apparaissent les crédits du générique, de nouveaux plans viennent contredire la fin donnée pour définitive par le montage, à l’image de ces courts résumés qui s’intercalent à la fin d’un épisode pour annoncer le suivant.

Ils ont beau tendre l’oreille, les deux compagnons n’entendent pas la rumeur des studios mondialement célèbres si près desquels ils sont venus s’installer. Fait de ruines bien réelles, le territoire qu’ils arpentent est étrangement silencieux. Dernier avant-poste d’un continent inexploré, sa légende est encore à écrire. Aiden et Woodrow vivent dans leur banlieue résidentielle comme dans un village de western isolé, aussi inquiets de ce qui les attend au loin qu’à l’idée de rester enterrés là. Ils n’ont pas, comme les habitants de Panem, de forêts pour les entourer et les rassurer. À l’autre bout de la chaîne de production, Hunger Games est cette vaste entreprise de confortement qui se presse de répondre par avance aux questions qui l’assaillent : non, le cinéma que l’on fabrique sur les mêmes chaînes depuis si longtemps n’a rien à craindre de la télévision. Il peut lui emprunter son imagerie, ses décors, et même se permettre de s’en moquer, du moment qu’il s’accorde avec elle sur le tempo à adopter une fois pour toutes. Le gong annonce le jingle du flash d’information, relaye le flux soûlant des actualités continues qui viennent nous rappeler tous les quarts d’heure où nous sommes, et combien la distance symbolique entre le terrain de jeu, la capitale et les districts est infranchissable. Si l’appel ne sonne pas sur Bellflower Avenue, c’est qu’on n’y veut faire sonner que les clochettes, même s’il faudra attendre longtemps pour qu’un évènement nous en donne l’occasion.

par Arthur Mas, Martial Pisani
lundi 2 avril 2012

Bellflower / Hunger Games Evan Glodell / Gary Ross

Bellflower

Avec : Evan Glodell (Woodrow) ; Jessie Wiseman (Milly) ; Tyler Dawson (Aiden) ; Rebekah Brandes (Courtney) ; Vincent Grashaw (Mike) ; Zack Kraus (Elliot) ; Keghan Hurst (Sarah) ; Alexandra Boylan (Caitlin).

Durée : 1h46min.

Sortie : 21 mars 2012.

Hunger Games

Avec : Jennifer Lawrence (Katniss Everdeen) ; Josh Hutcherson (Peeta Mellark) ; Liam Hemsworth (Gale Hawthorne) ; Woody Harrelson (Haymitch Abernathy) ; Elizabeth Banks (Effie Trinket) ; Lenny Kravitz (Cinna) ; Stanley Tucci (Caeser Flickerman) ; Donald Sutherland (Le Président Snow).

Durée : 2h 22min.

Sortie : 21 mars 2012.

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