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Young Adult  de Jason Reitmann

Rembobinage

6.3

Young Adult n’est pas la comédie que nous attendions. La bande annonce, comme l’affiche, évoquent d’avantage une replongée dans les années de gloire du lycée et la grandeur de l’adolescence, portées au plus haut point de culminance d’une vie (et souvent d’une nuit) dans les films de John Hughes. C’est le temps du retour à la maison pour la splendide Mavis Gary (Charlize Theron). Le début est tout aussi trompeur en démarrant sur une série de vignettes – justesse d’une photographie sur la vie en friche des post-trentenaires. Une femme se réveille difficilement, soigne une cuite carabinée à grandes gorgées de Coca Light, puis se refait une santé en jouant aux jeux de sport sur sa wii. Au moment où elle se décide enfin à écrire, elle reçoit un faire-part : un de ses amis a eu un bébé. C’est une bonne raison de revoir son amour de jeunesse, Buddy Slade (Patrick Wilson). Mais le prétexte s’avère vite insuffisant : à Mercury, on s’interroge sur un tel come back de l’ex-reine du bal de promo. Pourquoi ce curieux retour dans le bled paumé, quand tous les regards posés sur cette beauté ne semblent dire que l’admiration de son modèle de réussite sociale ?

C’est précisément sur ce décalage de regard que le film peut poser problème. Mavis est antipathique. Son regard déforme tout, et le point de vue majoritairement adopté est le sien. Peut-on pour autant y assujettir celui des auteurs ? C’est d’abord une vision d’auteur : le retournement de la comédie romantique et teen vu par la scénariste Diablo Cody. Jason Reitman, surtout habitué des morales cyniques sur l’Amérique n’a plus qu’à y plaquer une mise en scène bienveillante, de faiseur.

C’est aussi l’histoire, comme dans Jennifer’s Body (2009), d’une croqueuse d’homme (Megan Fox incarnait une forme d’hyper-sexualité que Cody et Karyn Kusama ont parfaitement utilisé). Sous les apparences d’une féminité absolue se cache un monstre. Mavis va justement apprendre à apprivoiser le monde des freaks : le seul qui puisse encore la comprendre est un loser, le plus beau personnage du film, Matt Freehauf (Oswald Patton) ex-voisin de casier au lycée et resté handicapé suite à un passage à tabac. Le duo offre les moments les plus doux, les plus touchants de Young Adult. Mavis est à ce moment prête à tourner la page d’un vieux souvenir et peut désormais tirer les bonnes leçons pour connaître une vie un peu moins triste. Plus clairement : accepter sa monstruosité.

Et pourtant, la conclusion sera bien différente. Elle est amenée dès l’ouverture : éternel retour, bain de jouvence de la culture rock où l’autoradio du générique repasse en boucle la bande de la cassette audio intitulée « Mad Love : Buddy », et la chanson de Teenage Fan Club The Concept. Pas d’esprit rétro cependant : Young Adult est surtout un pur fantasme de scénario. Un film réussi de Diablo Cody où la mécanique défigure toute comédie, toute nostalgie et tout espoir de changement – c’est parfois assez beau et très violent. Ainsi, le spectateur a toujours un temps d’avance sur l’action, mais un train de retard sur les motivations profondes de Mavis. Lorsque le narrateur (J.K. Simmons) énonce les scènes en voix off, programme d’une action à venir, à nous de décoder le programme, les clichés, et donc, au final, de combler l’écart qui sépare du dénouement. Le récit du retour à Mercury se calque sur le livre pour « young adult » (catégorie créée par les Américains, en gros : le lecteur de la saga Twilight) en train de s’écrire. Aspect distancié : le plan du livre se déroule, mais pas exactement comme prévu, opérant un renversement des schémas habituels de la romance, où le héros lâche sa vie supposée minable pour rejoindre la belle héroïne ; conte purement mécanique : Mavis est cette Cendrillon trash qui se détruit tous les soirs et se reconstruit chaque matin (de courts clips reviennent comme un leitmotiv : séances de manucure, de shopping et de remaquillage). Chaque épisode offre son lot de déguisements : femme fatale pour séduire à nouveau l’homme marié, jeune branchée au concert d’un groupe débutant ; fringues d’ado dans la chambre de jeune fille chez ses parents ; enfin, héroïne vieillie dans sa tentative désespérée de reconquête, déclenchant un scandale lors de la fête du baptême pour la fille de Buddy et Beth (Elisabeth Reader). Autour de Mavis, aucune haine : totale banalité de l’environnement, seul subsiste le cynisme du regard porté par l’écrivain autour d’elle – le couple d’amis est davantage une donnée sociologique sur laquelle la star peut briller. Mavis a un secret bien plus lourd, une vraie raison de régler d’affreux comptes avec son passé. Elle ne peut pas être une jeune adulte parce qu’elle n’a pas pu être mère. Matt restera handicapé toute sa vie et Mavis s’accomodera tant bien que mal de son quotidien désordonné à Minneapolis. Pas d’expérience possible, pas de rédemption : juste le programme d’une violente psychanalyse dans le berceau d’une jeunesse perdue.

On sait à quel point la comédie américaine a été dominée par le talent de Judd Apatow et de ses diverses productions. Cody – et à un degré moindre Reitman – n’en offrent-ils pas un beau contrechamp désespéré ? Un mode inversé de comédie grinçante : impossibilité de changement, vies familiale et affective instables. Cinéma de concept et de pure écriture, comme la chanson-titre du film : buter sur les individus et les conventions, être enchaîné a sa condition, passer tout son temps à rembobiner la bande.

par Thomas Fioretti
mardi 10 avril 2012

Young Adult Jason Reitmann

États-Unis ,  2012

Avec : Charlize Theron (Mavis Gary) ; Patton Oswalt (Matt Freehauf) ; Patrick Wilson (Buddy Slade) ; Elizabeth Reaser (Beth Slade) ; Collette Wolfe (Sandra Freehauf) ; Jill Eikenberry (Hedda Gary) ; Richard Bekins (David Gary) ; J.K. Simmons (Le narrateur).

Durée : 1h33min.

Sortie : 28 mars 2012.

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