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9e festival du cinéma de Brive

Vendredi 13 Avril

Billet #2

Boro in the Box, de Bertrand Mandico – Days of Grass, de Tomas Kaan – Papa, d’Umut Dag – Les Llunes de Galileu, de Quimu Casalprim i Suarez – The Grandmother, de David Lynch – Les Chasses du Comte Zaroff, d’Ernest Schoedsack – Bagni 66, de Luca et Diego Governatori – La Maladie Blanche, de Christelle Lheureux.

« First kill, then love » - Comte Z.

Voici enfin Boro in the box , titre étrange sur de nombreuses lèvres depuis mon arrivée. L’ancien des Gobelins qu’est Bertrand Mandico avait aussi déjà fait parler de lui à la Quinzaine en 2011, avec ce film-là. Et pour cause. Déflagration visuelle. Le noir et blanc est terreux, on pense aux photos d’archives des années 40. L’enfant polonais qui vit et meurt enfermé dans une boîte en bois est en effet l’avatar poétique de Walerian Borowczyk, auteur dans les années 50 de quelques films érotiques et d’animation assez remarquables. Mandico ne relâche à aucun moment les exigences de son imaginaire pour traduire en tableaux l’existence rocambolesque d’un homme qui naquit en Pologne en 1923, collabora avec Chris Marker, finit par réaliser des films de fesses pour France 3 et mourut à Paris en 2006. Sa métaphore sur pattes, qui naît la tête enfermée dans une caméra – une boîte avec un trou – lui permet de formuler une série de situations fulgurantes, classées alphabétiquement en recueil comme 26 courts poèmes visuels. Avec un humour noir qui célèbre la rencontre non-fortuite de Lautréamont et de Lynch sur une table de montage, Mandico cherche à perturber le spectateur. La fantaisie des images est compensée par leur violence, il en résulte un équilibre unique. Le film s’ouvre sur une série de raccords façon Hulk d’Ang Lee, qui donnent au film une fluidité toute mentale, comme si tout sortait directement de la boîte du personnage. Formellement, c’est aussi ambitieux qu’efficace. Une telle liberté esthétique dans un moyen-métrage n’est pas fréquente. Certaines trouvailles, notamment en terme de collages, sont dignes du cinéma muet ; parfois l’humour semble sorti de l’anthologie d’André Breton – une mère accouchant d’une boîte en bois, des plumes piquées au bout de plusieurs tiges conduisant une jeune mariée à l’orgasme. En parallèle, l’évocation poétique de la guerre est l’occasion de vignettes fascinantes, ainsi de ce travelling qui décrit un arc de cercle complet autour du cadavre d’une fillette. Lautréamont, force cinétique précédant de 25 ans l’invention des Frères Lumières, que la voix-off, étrangement féminine, cite une ou deux fois, ne pouvait qu’inspirer de telles découvertes visuelles.

Days of Grass est une sorte de Fight Club adolescent dans lequel un blondinet inhibé s’invente une double rocker, sosie de John Travolta libre comme l’air. Il suffit de regarder la place qu’occupe la cigarette dans l’histoire pour être fixé, cela ne trompe jamais. Les plans sur le joli double soufflant la fumée d’un air suffisant sont aussi nombreux que si le personnage lui-même s’était chargé du montage. Subtilité de pacotille, par exemple lors d’un gros plan sur le sourire jaune du blondinet pendant que le double évoque des parties de jambes en l’air avec des filles. Conscient de ses fondements factices, Days of Grass tente de se rapprocher du réel comme on s’approche de quelqu’un à une fête avant d’essayer de lui parler. Piano, guitare, murs, la destruction est cette manière de prouver au spectateur que le film ne fut pas que purs décors. Cela ne suffit pas. Lors d’un trip, le double lèche un crabe. C’est déjà mieux. Cela ne suffit toujours pas.

Après The Medic , voici le deuxième drame allemand franchement terne de la compétition : Papa , d’Umut Dag, résumé par mes soins aux personnes qui me le demandent comme un Michael Mann avec enfants. D’abord pour le grain de l’image numérique, notamment dans les rues éclairées de réverbères façon Collateral. Ensuite parce que le personnage principal est un rappeur testostéroné à la Miami Vice qui, largué par surprise, se retrouve contraint de s’occuper de deux enfants en bas âge au lieu d’aller au bordel. Les scènes de détresse du loubard confronté aux pleurs incessants de sa progéniture sont bien senties. L’angoisse est palpable, les bébés hurlent en permanence. Si l’on oublie la dimension sociale, on peut trouver que ce portrait d’un homme maladroit fait plutôt mouche. Papa est un empoté avant d’être un macho, un homme ne sachant trop que faire de sa jalousie, de ses hormones, et qui se retrouve à les diluer dans un amour filial rédempteur. Rien d’extraordinaire. La comparaison avec Michael Mann est très, très flatteuse. En vrai, elle est écrasante. Il faudrait trouver une autre manière de résumer Papa.

Comme Hiba hier soir, on se demande souvent comment sont constituées les paires de films. Parfois, c’est évident. Ici, on imagine bien qu’après le vacarme anxiogène de Papa, le silence complet de Les Lunes de Galileo soit le bienvenu. Le film muet que j’attendais avec Sur le départ, le voici. Le problème des dialogues est réglé mais il manque à la musique et à la mise en scène cette énergie qui permet aux muets de garder le public au creux de leur main. Beaucoup d’eau, pas une parole. Juste un noir et blanc onirique qui invite à se laisser flotter à la dérive. Je dors. Mais vraiment bien.

Séance spéciale programmée par le groupe de cette année, Phantom and the Ravendove. On retrouve un Lynch des familles après L’Alphabet du ciné-concert. The Grandmother y est intimement lié puisqu’il est le projet que tourna Lynch juste à sa suite, financé par l’American Film Institute qui venait d’être formé. Ces deux films pourraient avoir été réalisés par le personnage de Boro in the Box . Un jeune garçon tantôt animé, tantôt en couleur, tantôt en noir et blanc, fabrique sur son lit un placenta énorme duquel s’extrait un jour, au milieu du sang, une grand-mère qui devient sa protectrice et son amante – premier baiser entre un garçon et une vieille femme depuis Benjamin Button. L’image est régulièrement démantibulée. Le personnage de Boro se disait le fruit de la rencontre fortuite entre un papillon et une fleur, The Grandmother est ce film dont l’image devient folle comme un papillon pris au piège sous un verre (après tout, « moth » en anglais désigne l’un de ces énormes papillons de nuit). L’important, une fois encore, n’est pas dans l’originalité (sinon, que dire de ces personnages qui rient en silence, le nez collé à l’objectif qui les déforme) mais dans l’expérience vécue de l’angoisse lynchienne des années 70, unique en son genre.

Le second film du programme choisi par les rockers est The Most Dangerous Game – jeux de mot sur l’ambiguïté du mot « game » (jeu, mais aussi proie) que le titre français, Les Chasses du Comte Zaroff, ne possède pas – tourné par Cooper et Schoedsack juste après King Kong, toujours avec Fay Wray et Robert Armstrong. La pellicule est délicieusement sale, les images manquantes ajoutent des jump cuts aux discours enflammés du comte éponyme. Grand-père de Rambo, de Hunger Games, de plein d’autres chasses à l’homme, avec lesquels il partage l’arc comme arme symbolisant le retour à la sauvagerie, Les Chasses du comte Zaroff surprend par sa quête de la violence, que ce soit lors des plans de requins filant comme des fantômes, intercalés lors de la séquence du naufrage, lors de la bagarre finale ou du lâcher de chiens, particulièrement terrifiant. Rarement film de divertissement des années 30 aura su se montrer aussi cruel. Entre Boro et Breillat, l’autre moment Lautréamont de ce vendredi 13.

Séance du soir. Drive-in. Je pense à Spielberg, deux fois. D’abord en voyant une baigneuse en pleine mer, que j’aurais bien vue se faire happer sous la surface, comme les naufragés de Cooper et Schoedsack. Ensuite en voyant des paysages nocturnes recouverts d’une brume à la Janusz Kaminski, des torches à la Jurassic Park, agrémentés de grognements sauvages. Cette séance réunit Bagni 66 , des frères Governatori et La Maladie Blanche , de Christelle Lheureux.

Je trouve dans le premier l’un des plans les plus beaux du festival. Une mare sur la plage filmée à l’envers donne l’illusion d’une fenêtre ouverte au milieu du sable sur une dimension parallèle, uniquement peuplée des reflets solitaires d’enfants jouant autour de l’eau. Lors d’une scène de conversation très convenue entre un père hospitalisé et son fils, le montage abandonne soudain le champ/contrechamp et filme la perfusion au bras de l’homme alors que celui finit sa phrase. « Vivre dans cette rage permanente... », entend-on tandis que le bras littéralement cloué au lit apparaît. Bagni 66 se construit comme un documentaire télé entrecoupé de fulgurances stylistiques.

La Maladie Blanche évoque immanquablement l’univers d’Apichatpong Weerasethakul : filmer les animaux la nuit, au centre du cercle des lumières artificielles. Je trouve le principe de base très stimulant : les scènes semblent toutes tournées en caméra infrarouge, avec le noir et blanc qui atténue l’effet technologique de la chose pour réenchanter la vision nyctalope. Les personnages sont aveugles, pas le public. Belle trouvaille de laisser l’écran de l’iPhone en couleurs criardes, comme si sa lumière brutale perçait les capteurs archaïques, noirs et blancs, de la caméra nocturne. Il s’agit surtout de regarder le monde avec les yeux des animaux de la nuit. La Maladie Blanche ne recherche pas tant la violence que tout ce qui est primitif. S’éloigne de la surface, technologie de la communication et musique de fête foraine, pour revenir à la préhistoire, à l’enfance. On y parle d’hommes des cavernes. Les ombres des enfants recouvrent les murs du village avant qu’il soit question d’aller explorer une grotte. Les contes, les ombres, les animaux – crapaud, chat, sanglier, lucioles, moutons... - accompagnent le spectateur dans son voyage dans le temps initié par la caméra-chaman. Dans la salle de Brive, la sonorisation est idéale : lucioles et chauves-souris font entendre leurs bruits des quatre coins de la caverne et lorsque l’écran devient noir, lorsque même la caméra infrarouge ne voit plus rien, la salle de cinéma redevient cette grotte archaïque qu’ont voulu retrouver, avant Lheureux, Ruspoli ou Herzog.

Visuellement, c’est peu dire que le film est une réussite. Souvenir d’un plan saisissant du père parti chercher sa fillette fugueuse. Il est assis à côté d’une énorme souche qui occupe le centre de l’écran. Sa torche, posée au sol, lance deux lignes blanches vers la gauche de l’écran. Le plan dure bien vingt secondes. L’autre réussite tient à la construction d’une atmosphère telle que lorsque l’écran devient noir, on ne fait pas seulement que continuer à le regarder, on le scrute. Le spectateur fouille l’écran noir comme une caverne, y cherche la bête qui grogne au fond. C’est la 3D la moins chère du monde, elle ne requiert même pas de lunettes.

par Camille Brunel
jeudi 19 avril 2012

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