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Nouveau départ  de Cameron Crowe

Ils ont acheté un zoo

5.5

« On a acheté un zoo ! » lance la fillette joufflue de l’affiche à son père, joué par un Matt Damon encore incrédule devant ce qu’il vient de faire pour ses enfants, dont la mère vient de mourir. « On a acheté un zoo ! » répète la même fillette, un peu plus tard, à la caissière du Home Depot, qui n’en revient pas non plus. « On a acheté un zoo », répète finalement le personnage de Damon, pas peu fier d’avoir relancé les affaires d’un parc en faillite, séduit la directrice, arrangé un coup à son fils avec Elle Fanning et refait rire sa fille. Tant d’enthousiasme, c’est louche. On sait que Cameron Crowe cherche lui-même un nouveau départ depuis Rencontres à Elisabethtown en 2005. Il s’est payé un zoo, quelques jolis spécimens hollywoodiens avec : Damon et Fanning donc, mais aussi Scarlett Johansson, Thomas Haden Church, son acteur fétiche Patrick Fugit, qui incarnait son alter ego dans Presque Célèbre (de très loin son meilleur film) – mais aussi, plus étrangement, deux friandises piochées dans la saison 2 de Californication, Angus MacFayden et Carla Gallo. Un zoo, et ça repart ?

Avec Jerry Maguire, Presque Célèbre et, dans une moindre mesure, Vanilla Sky (1996, 2000 et 2001, déjà), Cameron Crowe inventait une manière de donner dans la comédie romantique qui tenait de la haute-voltige. Ses professions de foi, ses déclarations d’amour, sa quête du bonheur étaient exprimées avec une incroyable naïveté, que venait sauver ce quelque chose d’étonnamment vrai, quelque chose d’habituellement réservé aux comédies des 40’s ou aux films indépendants. Crowe, qui débuta comme critique pour Rolling Stone Magazine à 15 ans, sait aussi choisir ses bandes-originales. Si on reconnaît ses films aux moments de bonheur intense qu’il y ménage, on les reconnaît aussi à cette façon très précise de lancer une mélodie à la guitare en introduction d’une séquence musicale. Les premières minutes de Nouveau départ auraient pu être tournées par n’importe quel réalisateur de comédies, jusqu’à ce que la musique commence. Cela a l’air d’un banal achevé, certes, c’est pourtant une signature. Aussi le nouveau départ recherché aujourd’hui n’en est-il pas vraiment un. Parlons plutôt de redémarrage. Crowe fait l’effet de quelqu’un qui se cherche lui-même et, s’étant trouvé, essaie de s’imiter. Comme s’il y avait un pattern Cameron Crowe qu’il suffisait de colorier. Avec les couleurs les plus vives qui soient – tigres, zèbres, paons, Damon et Johansson – mais surtout sans dépasser.

Cela dépasse si peu que, chose nouvelle, on s’ennuie devant un Crowe. Ses intros à la guitare et aux clochettes (très agaçantes, les clochettes), on les doit à Jonsi – qui n’est pas sans évoquer le Seu Jorge d’une autre histoire de nouveau départ en milieu animalier, bien plus réussie celle-là, La Vie Aquatique de Wes Anderson, référence inavouée de Crowe qui emprunte ici un ou deux éléments au clan Coppola dont fait partie Anderson. D’abord une intrusion des souvenirs dans le réel reposant sur des effets de mise en scène aussi simples qu’efficaces, mis au service ici de ce qu’on a quand même envie d’appeler de la masturbation émotionnelle. Musique triste + gros plans des larmes + père qui parvient à faire son deuil et ose enfin regarder des photos de sa si jolie femme morte, qui le rejoint alors dans le plan : l’ensemble produit une émotion si stéréotypée qu’elle sépare la tristesse du spectateur, qui répond à un automatisme, de celle du personnage. Ce n’est pas avoir un cœur de pierre que d’affirmer ça – je l’avoue aisément, cette séquence provoque quelques frissons et une irrésistible larme à l’œil – c’est simplement remarquer qu’on a ici affaire à un réalisateur en convalescence, marchant pas à pas le long du littoral bien connu de ce qui ne peut que fonctionner.

L’autre élément de la famille Coppola, c’est Elle Fanning, actrice de Somewhere et de Twixt, cantonnée ici au rôle de mine à #souriresmignons, en charge de la réplique la plus gênante du film. La grande question est en effet de savoir qui, des hommes ou des animaux, est le plus aimable. Plus qu’une véritable interrogation, on a le droit de n’y voir qu’un des ingrédients servant à faire lever le gâteau lorsqu’à la fin, le personnage d’Elle Fanning s’exclame, avec cette candeur extraordinaire qui la caractérise, qu’elle préfère « les gens » (« people ! »). Cette candeur, c’est aussi celle de Crowe. C’est sa force et sa faiblesse : l’homme écrit ses scripts avec son cœur. Ses métaphores sont d’une lisibilité à toute épreuve ; ses musiques ne se risqueraient pour rien au monde à ne pas souligner l’atmosphère déjà palpable de ses scènes. À ce jeu-là, on joue toujours quitte ou double. On l’a dit : Crowe aime la haute-voltige. Dans Presque Célèbre, ça marche à tous les coups – aussi parce que le sujet central du film est l’adéquation entre les hommes et la musique. Dans Nouveau Départ, la scène la plus inspirée du film est une scène sans musique, précisément. Le père ose enfin gronder son fils, retrouve la fermeté qui lui manquait, bouscule l’adolescent égoïste qui, sans se l’avouer, commençait à se détester lui-même. Damon est grand, il n’y a aucun doute là-dessus. Quant à Crowe, il retrouve momentanément, son mojo, mais sa crainte de le perdre à nouveau est trop visible. Pour que ce redémarrage le conduise quelque part, il faudra bien s’éloigner des sentiers battus, et quitter Cameron Park.

par Camille Brunel
mercredi 25 avril 2012

Nouveau départ Cameron Crowe

États-Unis ,  2012

Avec : Matt Damon (Benjamin Mee) ; Scarlett Johansson (Kelly Foster) ; Thomas Haden Church (Duncan Mee) ; Colin Ford (Dylan Mee) ; Maggie Elizabeth Jones (Rosie Mee) ; Angus Macfadyen (Peter MacCready) ; Elle Fanning (Lily Miska) ; Patrick Fugit (Robin Jones).

Durée : 2h03min.

Sortie : 18 avril 2012.

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