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Twixt  de Francis Ford Coppola

T.X.T.

7.7

Prologue

Je sors de Twixt avec la certitude qu’il me faudra le revoir avant d’écrire. Dès le début, je choisis d’abandonner toute tentative d’interprétation des signes et me laisse bercer par le flot de symboles sur lequel le scénario dérive. Il faudrait sans doute s’en référer aux lignes de Baudelaire récitées par le beau Alden Ehrenreich, chercher aussi du côté de la cinéphilie, James Dean, la Hammer, Rusty James... Comme on l’avait fait pour L’Homme sans Âge, en somme. Je sais que l’on retrouve le personnage d’initiateur, présent chez Coppola depuis sa renaissance en 2007 - le double de Tim Roth, le frère dans Tetro, ici Edgar Poe. Tout ignorer des clés m’a permis de n’avoir tenté à aucun moment de m’extraire de l’étrangeté de ce film. Je me sens alors complice de ce qui ressemble à une farce : comme le rêveur Coppola au moment où il a l’idée de Twixt dans son sommeil, je regarde défiler les images sans chercher à les comprendre. Leur opacité accentue leur beauté. Noir et blanc, rose et gris. Envoûtant mélange des violons ensorcelés d’Osvaldo Golijov et du tic-tac indus de Dan Deacon, côté bande-son. Avec les lunettes 3D dans la main pendant la majeure partie du film, je me sens plus que jamais dans la peau de celui qui détient la clé d’une compréhension possible, mais ne s’en sert pas.

* * *

Comprendre un film n’est pas seulement en dégager la cohérence narrative. Cette étape aurait d’ailleurs parfois plutôt tendance à former un obstacle, un voile devant le cœur de l’œuvre, son vrai sang. Je retourne voir Twixt – sans le relief cette fois, les cinémas parisiens ne le diffusant qu’en 2D (il fallait s’attendre à ce que la question de faire payer ou non les lunettes pour dix minutes seulement soit résolue ainsi).

J’ai obtenu, depuis mon premier visionnage, trois clés. La première, c’est que le fils de Coppola est mort dans un accident de bateau. La seconde, c’est que « twixt » vient du mot « betwixt », anglais soutenu pour « between » qui veut dire « entre », « au milieu ». La troisième, c’est qu’il existe une nouvelle d’Edgar Allan Poe intitulée Le diable est dans le beffroi, où il est question d’un inconnu faisant intrusion dans une bourgade perdue et qui perturbe le déroulement du temps.

La deuxième clé est la plus importante. Twixt est tout entier fait de correspondances. De mélanges. Il est l’entre-deux. L’idée de « correspondance » m’est suggérée par les vers de Baudelaire récités au bord du lac par Alden Ehrenreich, même si ces vers sont tirés d’un Spleen. La première correspondance qu’évoque Twixt est celle des cadavres. Celui que découvre l’écrivain à la morgue du village, celui de sa propre fille, celui qui lui rend visite dans ses rêves, et celui du fils de Coppola. Sur les eaux du souvenir, au fond du gouffre final, un hors-bord passe sur l’image projetée de V. ; il lui passe au niveau de la gorge, symbole à la fois du décès de la fille de Baltimore (tuée en bateau comme le fils de Coppola) et de celui des camarades de V. (égorgés lors d’une séquence digne du Sin City de Rodriguez).

Tout cela semble très grave, voire sinistre. Twixt est cependant l’un des films les plus légers de son auteur. C’est la légèreté qu’apporte l’autofinancement, certes. J’y vois aussi un sourire de Joker, de Chat de Cheshire : le sourire d’un Sphinx vous assaillant d’énigmes d’un air franchement rigolard, sachant que l’énigme ultime consiste à savoir s’il y a ou non une énigme à résoudre. Tout cela n’est peut-être qu’un film d’horreur. Voyez la désinvolture avec laquelle le mot de « mélancolie », pourtant gorgé d’importance dans le moindre texte, le moindre film contemporain, est lâché lors d’une discussion entre l’écrivain Baltimore et son mentor, Edgar Allan Poe. « Le ton ? – Oh, la mélancolie. » - Poe reçoit l’information sans sourciller, tout en continuant de jouer avec son verre, et la proposition de Baltimore est elle-même rendue ridicule par la présence d’une énorme lune à côté de sa tête, illustration bouffonne du mélancolique qui gémit les nuits où elle est pleine.

Je tâche de me raccrocher aux branches de ce que je connais. Tetro, deuxième volet de la trilogie du cinéma indépendant de Coppola qui s’achève ici, conduisait tout entier à une longue séquence onirique de ballet, directement inspirée des Chaussons Rouges de Powell et Pressburger ; dans Twixt il y a quatre séquences de rêve, et la première intervient très tôt. La liberté créatrice de l’esprit libéré de la conscience est clairement ce qui attire Coppola, qui y ajoute la liberté créatrice du cinéaste indépendant, et celle du cinéaste ayant à portée de main l’outil numérique. Liberté absolue de Twixt.

Le jeu des correspondances continue. Ce whiskey que verse Hall Baltimore sur la plaque dédiée à Edgar Poe, ce pourrait être du sang.

Les mots contenant les lettres « T », « X », « T » dans cet ordre-là sont les mêmes en anglais qu’en français. Texte, textile. Les deux partagent une même racine indo-européenne, et une même idée, fondamentale dans Twixt : celle d’entremêlement. Le texte entremêle des mots et des idées, le textile entremêle des fils. Par exemple, Twixt tisse les époques entre elles (époque d’Edgar Poe vers 1840, du meurtre des enfants vers 1955, de la visite de l’écrivain vers 2011) – qui plus est dans une ville où l’heure n’est jamais fixe puisque les sept cadrans du beffroi indiquent tous un horaire différent, et qu’il n’y a pas deux cadrans d’horloge dans le film, même en dehors de ceux du beffroi, qui indiquent la même heure.

Coppola voulait être écrivain. L’écriture permet en effet la liberté créatrice absolue vers laquelle tend Twixt. Le film se constitue d’ailleurs comme un texte : un inédit d’Edgar Poe. Son caractère littéraire est souligné par les plans très rapprochés de tout ce qui est écrit à un moment ou à un autre – à la plume ou à l’ordinateur, l’écran se fait texte, systématiquement, dès que quelque chose s’écrit.

L’idée d’entremêlement est contenue dans le leitmotiv visuel du film, ces branches qui envahissent, comme de la mauvaise herbe, les noms de l’affiche et du générique ; ces branches qui s’emmêlent au texte (qui se tissent au texte) sont également présentes sur la couette du lit où Baltimore fait ses rêves. Ce qui s’entremêle, c’est aussi le noir et blanc et la couleur, dans les scènes de rêve. Ce qui s’entremêle, c’est la partition symphonique du compositeur Osvaldo Golijov et les sons indus de Dan Deacon. Correspondance d’autres motifs : les croix sur les murs reprennent des ombres de croix ; les premières minutes du film sont parcourues de lignes parallèles – avant que ces lignes ne se croisent. Ritournelle de la lettre V. comme motif visuel : ce sont les arbres du chemin au début du rêve, c’est le sillon du hors-bord fatal, c’est le nom de la jeune vampire, initiale de ses deux prénoms possibles, Virginia, Vampyra. Le V. est aussi une image de la correspondance : visuellement il représente la jonction de deux lignes différentes, leur point de correspondance, en somme.

Correspondance enfin entre l’écrivain et sa muse. Poe et Baltimore sont un seul et même personnage, issus tous deux du rêve du même individu. Leurs places sont interchangeables dans la scène de la discussion autour de la table, à l’hôtel, quand ils préparent ensemble le prochain roman de Baltimore. Et lorsque ce dernier confesse sa honte de n’avoir pu empêcher la mort de sa fille, on entend Coppola parler à travers la voix de son personnage dans le personnage (l’indécision entre réalité et rêve, le mélange entre eux, était déjà au cœur de la dernière parabole racontée par Tim Roth dans L’Homme sans Age). Finalement, les souvenirs de Baltimore, ses rêves, la vie de Coppola et le passé d’Edgar Allan Poe (V. est Virginia, sa défunte femme) se trouvent réunis – entremêlés – dans un même plan extraordinaire.

D’où viennent les idées ? D’où viennent les textes ? Voilà l’illustration de ce qui se passe à l’intérieur d’un homme au moment où les idées lui viennent. Ce Paradis artificiel que l’on appelle inspiration et que l’artiste recherche en permanence, Twixt parvient à le rendre sensible comme jamais. L’instant de l’inspiration est en effet cet instant où l’individu devient le creuset de multiples éléments qui s’entremêlent, toujours, qui s’entwixtent ; que Coppola fait tous se rencontrer à un moment ou à un autre :

  • souvenirs (flash-back en noir et blanc de la fille de Baltimore)
  • rêves (quatre séquences oniriques)
  • références littéraires (Edgar Poe, Baudelaire, Homère)
  • références cinématographiques (Powell, la Hammer)
  • réel (la ville de Swann Valley, le beffroi, le cadavre à la morgue)
  • idées des autres (les idées du shériff « Bobby LaGrange », qui tient à être crédité)
  • œuvres passées (références à Rusty James, à Dracula, à Tetro…)

Des histoires sont racontées dans le rêve, des fantômes y interviennent, pas moins irréels que les personnages des histoires mais visibles ceux-là. Correspondance entre les souvenirs et les rêves, tous deux en noir et blanc. Avec des taches de lumière, rouge ou or, seulement. Seuls la lumière et le sang parviennent à s’écouler jusqu’aux plus profondes strates de l’intimité.

Vient une réplique-clé de Flamingo, joué par Alden Ehrenreich, le petit frère de Tetro. Val Kilmer lui fait remarquer qu’il connaît bien son Baudelaire. Flamingo précise : « je connais la vie… et je connais les rêves de Baudelaire. » Personnage sorcier, Flamingo ne dit pas connaître les vers de Baudelaire (sa création), mais son inspiration : sa vie et ses rêves, qu’il parvient à connaître à travers sa création. Twixt tend à la révélation de cela, à la révélation de ce que recouvre la création.

De Flamingo, la danseuse gothique appelée Circé dit qu’il est toujours « soit allé, soit venu, soit déjà parti » (« either coming, or going, or he’s already gone »). Flamingo est peut-être l’inspiration elle-même. Que l’on arrive jamais à saisir, à décrire au moment même où elle vient : dans les textes, dans les œuvres finies, l’inspiration est toujours soit sur le point de survenir, soit déjà passée, soit partie depuis longtemps. Flamingo est, avec Baltimore, le seul personnage à être le même dans la réalité et dans le rêve. Je repense ici à une réplique de L’Homme sans Age (« les quatre possibilités de Chandarkirti ») : « what you say is so… or it is not so… it’s also so and not so combined… or it’s neither so nor not so combined » [ce qu’on dit est vrai ou n’est pas vrai, c’est aussi vrai et pas vrai à la fois, ou ni vrai ni pas vrai à la fois]. Toujours cet humour de Coppola (la réplique est donnée par Alexandra Maria Lara avec le sourire), cette idée qu’on ne sait pas ce que cachent vraiment les choses, qui recèlent des possibilités à la fois contradictoires et harmonieuses.

Ce qui s’entremêle, c’est aussi la 2D et la 3D : enfiler les lunettes permet ici d’accéder aux rêves de l’image, à sa profondeur – au sens où Twixt cherche à atteindre les profondeurs psychiques de son personnage. Une profondeur que l’image a toujours mais qu’elle nous cache à nous, pauvres mortels sans lunettes. La première séquence 3D révèle littéralement les rouages de l’image, puisque l’on suit Baltimore derrière l’image des horloges (horloges qui ne sont que de pures images, des images de synthèse), à l’intérieur du beffroi, dans les rouages.

La seconde séquence en 3D du film est la toute fin. Le voyage touche à son terme, on aboutit pour de bon aux profondeurs de l’image, à celles du personnage, du scénario, de Coppola, de qui vous voulez. Après avoir coulé jusqu’aux plus profondes strates du rêves, le sang remonte à la surface : Baltimore ouvre les yeux, son propre sang s’est écoulé de la plaie de son front sur sa table de travail. Peu après, l’écrivain va ôter enfin le pieu planté depuis le début du film dans le cadavre de la morgue. Le sang jaillit comme du pétrole. Remonté des profondeurs, précisément. Et éclaboussant la surface de l’image.

Une fois le sang remonté, la création est achevée. Baltimore rend son livre. Quasi-simultanément, Coppola rend son film. Générique de fin, nouvelle clé : Gia Coppola, petite-fille du réalisateur, fille du fils mort en hors-bord, est co-réalisatrice. Entremêlement des générations, du temps passé et du présent : dans sa bourgade aux horloges folles, c’est sa Recherche du Temps Perdu qu’a composée Coppola.

par Camille Brunel
mercredi 9 mai 2012

Twixt Francis Ford Coppola

États-Unis ,  2011

Avec : Val Kilmer (Hall Baltimore) ; Bruce Dern (Bobby LaGrange) ; Elle Fanning (V) ; Ben Chaplin (Edgar Allan Poe) ; Joanne Whalley (Denise) ; David Paymer (Sam Malkin) ; Anthony Fusco (Le pasteur Allan Floyd) ; Alden Ehrenreich (Flamingo).

Durée : 1h29min

Sortie : 11 avril 2012

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