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11 Fleurs  de Wang Xiaoshuai

Ombres françaises sur ombres chinoises

5.2

Un vent de mollesse semble décidément souffler sur le cinéma chinois, moissonant de manière beaucoup plus ravageuse que n’importe quel orage les jeunes et vieilles pousses que la terre rouge a vu germer ces trois dernières décennies. Wang Xiaoshuai a du moins la mollesse confortable, sinon subtile et délicate.

Si l’Occident est hanté par le tabou figuratif des camps, la Chine est poursuivie par une double censure visuelle : la Révolution Culturelle et Tian’anmen. Et on pourrait classer les cinéastes chinois selon l’événement qui les fonde et que leurs films ne finissent pas de digérer. Zhang Yimou, Chen Kaige sont passés par le premier ; Lou Ye ne fait que tourner autour de la place maudite. C’est de cet écart entre deux traumas qu’est née la classique distinction entre cinquième et sixième générations. Wang Xiaoshuai a une place à part : né en 1966, il appartient à la dernière mouture, mais son cinéma a pour fantôme la Révolution Culturelle. 11 fleurs est le récit de ce décalage dans l’expérience historique. Autobiographie centrée sur la seule région de son enfance, elle tente de retranscrire ce que fut le regard du gamin sur les tracas des adultes. On suit les escapades d’une bande pré-pubère s’amusant dans les rues d’une petite ville de campagne concentrée autour d’une usine. C’est l’occasion de jolis moments sur les affects enfantins : premiers regards déposés sur les parties des filles, jeux interdits, défis et embrouilles, effrois dérisoires. Dans l’ensemble, rien que de bien convenu. On s’attendait au plan sur le visage étonné d’un mioche découvrant que ses parents ont des orgasmes. On savait qu’il y aurait différend avec sa mère sur quelque affaire domestique. Il y a bien de la douceur dans ces lents mouvements de caméra en plans large, de l’élégance dans les euphémismes continus, de l’ingéniosité dans certains moments où le film adopte le point de vue de l’enfant, mais ces qualités nécessaires ne sont pas suffisantes. On reste dans des territoires connus. Et l’image bien léchée à la virtuosité dégoulinante finit par lasser.

L’intérêt, sur le papier, était la transcription d’un monde politique dans un univers étranger à ces questions. Comment l’enfant perçoit l’inflation de catégories idéologiques figées et chargées de violence, comment sa morale s’adapte à une stratégie, comment comprend-t-il vraiment, au fond, ce qui se passe. Le film semble vouloir répondre : l’enfant reste hors-jeu. Par là, il se condamne à une voie de garage. Le drame politique se réduit à peu de choses par rapport aux enjeux de l’époque. Une famille de la ville est composée d’un père veuf, d’un jeune homme et d’une fille à peine nubile. Un commissaire politique local a abusé de cette dernière. Le frère le tue, fuit, puis tente de brûler l’usine pour calmer sa colère. Dans sa fuite, il a rencontré l’enfant. Celui-ci ne le juge pas mais en a peur. De retour chez lui, il entend parler de gardes rouges et de conservateurs, d’abus de pouvoir et de résistance légitime, mais ne comprends pas, n’intervient pas. Il reste pur spectateur, n’essayant même pas de traduire dans son langage cette terminologie viciée. Les deux mondes sont étanches, les drames politiques sont réduits à l’état de lointains murmures. 11 fleurs fonctionne à coup d’euphémismes massifs. Aucune brèche ne vient ouvrir réellement la douce bulle de l’enfance. Le rendez-vous avec l’histoire est raté. La voix off qui clôt l’explicite clairement : ce film est l’histoire d’une invisibilité ou d’un aveuglement ; il tente de dire ce qu’un enfant n’a pas vécu, et non ce qu’il a souffert.

11 fleurs est donc un film sur l’innocence. Le problème est qu’il semble tenter de la récupérer à son profit, affichant ses titres de bonne conduite. Co-production franco-chinoise, il a la chance d’être diffusé en Chine – ce qui reste rare pour beaucoup de films chinois souillés par des capitaux français. Adopter le regard de l’enfance était un moyen de contourner la censure. Parler, malgré tout, et en des images suffisamment accrocheuses, de la Révolution Culturelle était un moyen d’obtenir des financements français. D’où un film écartelé, qui finalement joue trop au centre, tentant de satisfaire toutes les instances. Compromis chinois d’un côté, avec un propos modéré et une esthétique de la fresque empruntée aux standards visuels de Chen Kaige et Zhang Yimou, ces grands thuriféraires du pouvoir gouvernemental. Compromis français de l’autre, avec quelques élans sur le manque de liberté, l’atmosphère de répression. Si la France est grande pourvoyeuse d’argent et d’écrans pour le cinéma chinois, c’est qu’elle aime à voir dans ce cinéma les reflets de la critique qu’elle ne cesse d’adresser à la Chine. Aussi les capitaux qu’elle investit dans ces films sont-ils maudits, et on soupçonne trop souvent dans le cahier des charges une rubrique « distance critique ». Une courte séquence du film dit tout sur cette exigence. L’enfant et son père s’adonnent souvent à la peinture. Un ami de la famille a du fuir pour cause d’échauffourée avec des gardes rouges ; avant de partir, il a laissé à l’enfant son seul trésor : des reproductions de tableaux impressionnistes désormais interdits sur le territoire. Le père et l’enfant les regardent le soir, à la bougie, dans le plus grand secret et avec la plus vive admiration. À naviguer dans des courants si contraires, le film ne pouvait qu’échouer sur les récifs de la mièvrerie.

par Gabriel Bortzmeyer
samedi 12 mai 2012

11 Fleurs Wang Xiaoshuai

Chine - France ,  2011

Wo 11

Avec : Liu Wenqing (Wang Han) ; Wang Jingchun (Père) ; Yan Ni (Mère) ; Zhang Kexuan (La Teigne) ; Zhong Guo Liuxing (La Souris) ; Lou Yihao (Wei Jun) ; Mo Shiyi (Jue Hong) ; Wang Ziyi (Le meurtrier).

Sortie : 9 mai 2012.

Durée :

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