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The day he arrives  de Hong Sang-soo

Hello goodbye

8,2

Après quatre films, Seong-Ju a mis sa carrière de cinéaste entre parenthèses. Exilé à la campagne, il est de retour à Séoul pour rendre visite à son meilleur ami, critique de cinéma, et dit vouloir s’en tenir à ces seules retrouvailles, décidé à ne pas se laisser rattraper par une vie urbaine dont il semble avoir déjà longuement visité les impasses. Le retour au bercail devient donc l’occasion de tester la solidité de ses résolutions. Elles ne tiendront évidemment pas au-delà du second verre d’alcool.

Caractériel et imprévisible, Seong-ju n’hésite pas à congédier subitement des étudiants qu’il accuse de mimétisme alors qu’il s’est auparavant incrusté parmi eux autour d’un bol de makoli pour retrouver l’ivresse de son ancienne popularité. Sur la même lancée, il sonne à la porte de son ex et pleure sur ses genoux pour lui déclarer une flamme éternelle qui ne survivra pourtant pas à deux raccords. Hong Sang-soo aurait pu continuer ainsi longtemps à tourner la morale quotidienne en ridicule : dauphin dans le domaine, il en est devenu le champion depuis la mort de Rohmer. Mais ce film-là est déjà terminé. Nous avons vu Seong-ju entrer au beau milieu de la nuit chez son ex ; il en ressort en plein jour. On pourrait se dire que la nuit a passé s’il n’entamait pas cette journée exactement comme la précédente, ou plus précisément, comme s’il n’avait pas vécu la précédente. La même journée recommence autrement. The Day He Arrives est le Jour Sans Fin de Hong Sang-soo. Les mêmes rencontres, selon leurs diverses occurrences, produisent des relations différentes. La même séquence de bar se répète quatre fois. Le jour ne progresse pas vers la nuit, mais tous deux s’entrechoquent continuellement, de plus en vite, afin d’épuiser les fausses résolutions de son héros. Voilà pourquoi HSS utilise ici le noir et le blanc et multiplie les répétitions, les ruptures temporelles et les raccords abrupts. Le raccord des extrêmes est une solution morale ; c’est également un programme comique, comme le suggère la scène de bar où un personnage explique que pour flatter une femme avec une apparente justesse, il suffit de la décrire en termes contraires : tu es pragmatique, mais tu sembles aussi être très sentimentale.

Comme tous les héros du cinéaste, Seong-Jun est une sorte de Sisyphe condamné à porter le poids de ses erreurs affectives, de ses promesses professionnelles et amicales non tenues. Ce qu’il espérait sans doute être un charmant séjour, la preuve de sa nouvelle santé morale et du bien-fondé de son exil provincial, se transforme peu à peu en cauchemar. Mais HSS est tout sauf complaisant. Ses films ne sont pas des comédies par opportunisme mais parce que l’humour est une solution grave. Seong-ju ne s’enfoncera pas longtemps dans l’apitoiement auquel il s’était laissé aller chez son ex. Pour s’y abandonner, il aurait fallu que HSS lui laisse le temps de s’enfoncer dans la nuit et le temps. Au lieu de quoi il le fait entrer dans un dédale narratif où les plans ne semblent plus tenus par la linéarité et la continuité mais multiplient de plus en plus vite les ruptures, les répétitions et les variations, pour lui faire tourner la tête, accepter le poids du même et demeurer ouvert à l’apparition du possible. On a souvent tenu à renvoyer le cinéaste coréen dans la descendance servile de son maître Rohmer. Mais à force de creuser le même sillon, peut-être est-il devenu plus fort que lui. Plus rapide, plus cruel, plus généreux. Hong Sang-soo ne piège jamais longtemps ses personnages dans l’enfer de leurs illusions : moins rigide dans sa forme, il leur donne la chance de s’en libérer en leur faisant subir à toute vitesse une série d’échecs dont ils sortent moins lessivés que rompus à la discipline du réalisme, enfin ouverts à l’apparition de lumières prodigieuses. Merveilleuse rencontre amoureuse de Seong-ju avec la tenancière du bar, qu’il faut pourtant rompre au petit matin et n’en conserver que trois promesses : rencontrer des gens bien, ne jamais trop boire, écrire chaque jour son journal, ne serait-ce que trois petites lignes.

Les films de Hong Sang-soo ne sont pas des autoportraits : lui n’a jamais mis sa carrière entre parenthèses et continue de tourner vite et beaucoup. Les personnages qu’ils utilisent sont en revanche les outils d’une réflexion morale personnelle. Un petit film n’est jamais un ratage s’il permet de continuer à marcher, et Hong Sang-soo, à qui veut bien regarder précisément, n’a jamais fait deux fois le même film. Chaque fois, il y a un sain plaisir à être comme ses personnages travaillé par les échecs et affranchi par la construction d’une relativité. C’est pour lui comme pour tous une nécessité : remettre constamment la vie sur le métier pour se délester des grandes redirections morales et des passions exagérées ; qu’en chaque jour on accepte d’être identique pour être différent, de voir petit pour rester grand.

par Thomas Fioretti, Antoine Thirion
jeudi 17 mai 2012

The day he arrives Hong Sang-soo

Corée du Sud, 2011
Avec : Yu Jun-sang (Seong-Jun),
Kim Sang-joong (Young-ho)
Song Sun-mi as (Boram), Kim Bok-yung (Kyung-jin)
Durée : 01h19
Sortie : 16 mai 2012

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