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Festival de Cannes 2012

Raccourci vers la gloire

Un homme et un enfant traversent la France du Nord au Sud. L’enfant a faim. L’homme (Matthias Schoenaerts) fait les poubelles du TGV. Deux heures plus tard, cet homme, qui se prénomme Ali, sera champion du monde de kickboxing. Entre temps, mille coups auront été portés au visage d’Ali. Sa soeur aura perdu son travail. Son fils manquera de perdre la vie. Série d’accidents divers à la suite desquels un homme sans travail, incapable de s’occuper de son fils et d’aimer une femme, arrive à réussir dans la vie et à constituer une famille. C’est une manière de reconstruire le dernier film de Jacques Audiard, très librement adapté d’Un goût de rouille et d’os, recueil de nouvelles du Canadien Craig Davidson.

Mais quels sont ces "accidents divers" ? Chacun d’entre eux, même le plus terrible, au lieu de rabaisser Ali, le fait monter plus haut. L’homme passe rapidement du chômage à son premier emploi, videur dans une boite de nuit. Plus tard, il est gardien pour une grande surface. Remarqué par l’homme qui installe des caméras de vidéo-surveillance, il entre dans le milieu des combats clandestins. Il a raison de tous ses adversaires, toujours plus forts et plus puissants. Parallèlement, sa fortune progresse, son bookmaker en fait son assistant dans une activité d’espionnage du personnel pour le compte du patronat. Un incident semble venir interrompre cette ascension. Les travailleurs d’un supermarché découvrent la vidéo de surveillance qui a provoqué leur renvoi. Ils dénoncent le bookmaker, qui décide de disparaître pour quelque mois. De surcroit, la sœur d’Ali, qui a aidé son frère à trouver son premier emploi et l’héberge chez elle, compte parmi les ouvriers licenciés. Double mauvaise chance, dira-t-on. Audiard s’empresse de nous dire qu’il s’agit en vérité d’une double chance. L’amie d’Ali, Stéphanie, prend la place du bookmaker et devient son manager. Ensemble, ils ont encore plus de succès qu’avant. Ali se dispute avec sa soeur au sujet de la vidéo-surveillance. Ali quitte alors la famille ainsi que son enfant. Tout semble perdu pour Ali, alors qu’il s’agit d’un pas de plus vers la réussite : la scène suivante on le retrouve dans une luxueuse structure de la fédération nationale de kickboxing.

Dans le roman de l’âge classique, la providence agit par des voies mystérieuses, des héros troubles, des chemins retors. Dans les films d’Audiard, il y a une providence. Mais c’est une ligne toute droite, une ascension sans faux pas, du bas vers le haut de l’échelle sociale.

Cette trajectoire, Audiard l’enrobe d’un propos humaniste, d’une mise en scène réaliste, d’une critique de la condition sociale. Il n’en reste pas moins que la structure profonde du film n’a rien d’une lutte contre un destin. Pour utiliser les mots d’Audiard : "une lutte des corps pour trouver leur place, pour tenter de bousculer le sort qui leur est réservé" (tiré du dossier de presse, notes du réalisateur). Nul ne doute que dans ce propos la conviction profonde du réalisateur s’exprime. Mais c’est l’inverse que l’on découvre à la vision du film : un destin clair et net, une prédestination à la réussite qu’aucun accident, physique ou moral, ne perturbera. Aucun autre film français, aujourd’hui, ne défend aussi clairement et opiniâtrement une vision religieuse des rapports sociaux.

Cette vision de la réussite sociale, avant d’être une idéologie, est une ruse. Le scénario ainsi cousu, avec un héros qui, quoi qu’il arrive, ne cesse de cumuler des points, comme le personnage d’un jeu vidéo, comme une BO accumulant les hits de Bon Iver, rassure et protège le spectateur sur la laideur et la violence du monde qui tapisse De rouille et d’os. La mutilation de Stéphanie, la dresseuse d’orques qu’Ali rencontre à un moment du film où elle lui paraît socialement inaccessible, est un énième accident finalement heureux, puisqu’il a pour fonction d’abaisser la jeune femme à son niveau. Le sommet de cette stratégie de séduction est un autre accident, celui où l’enfant risque de mourir noyé, peu avant la fin. Cet événement, en soi encore plus tragique que celui qui frappe Stéphanie, n’est dans l’économie de la trajectoire d’Ali qu’une marche de plus, la dernière, vers le triomphe.

par Eugenio Renzi
jeudi 17 mai 2012

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