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Deux actrices de The We & The I. ©NL

Festival de Cannes 2012

Entretien avec Michel Gondry

The We and the I déçoit si l’on y voit un huis clos entre acteurs amateurs, moins si l’on y voit un nouveau film suédé, façon Soyez sympa rembobinez : la version cheap d’un film catastrophe un peu vieux déjà : avec trois parties qui constituent d’abord la vie tranquille d’une petite communauté (Les brutes), une série de bouleversements (Le chaos) et la fuite finale vers la lumière (The I) – cela pourrait être Daylight, Volcano, Jurassic Park, n’importe quel gros budget un peu vieilli mis en conserve et dans lequel les personnages disparaissent l’un après l’autre. Cette catastrophe médiane provoque aussi l’effondrement du documentaire sur les jeunes de Brooklyn en fiction : ce qui semblait une série de gags sans conséquences révèle des fils scénaristiques tissés dans le secret de la potacherie et du rap old school. Pourtant Gondry est moins sentimental qu’américain. Cela implique défauts et qualités, pourtant je pense que les premiers ne font pas d’ombre aux secondes. Certes, l’homme possède certains réflexes mainstream qui le poussent, par exemple, à filmer en gros plan un ado qui révèle que son père est mort. Quand cesse le bricolage, on s’en remet aux résultats des autres. L’inventivité, chez Gondry, va et vient. Va d’autant plus qu’elle vient. Les films vont sembler parfois excessivement hollywoodiens, excessivement intimistes. Ce mouvement est à l’image même de la carrière du réalisateur : alterner Green Hornet et L’Epine au cœur, Paris et Hollywood, scènes de groupe et scènes tout seul, c’est toujours le même va-et-vient entre le Gondry public et le Gondry intime, entre le We et le I. L’homme que l’on rencontre au Grand Hôtel est fidèle à ce paradoxe : a-t-on devant soi le réalisateur maître de ses effets ou le vieil enfant en quête permanente de ce qu’il pourrait encore inventer ? Ses réponses vont de l’un à l’autre.

La première des trois parties de The We and the I s’attache aux brutes du fond du bus. Avez-vous de la sympathie pour elles ?

MG : Oui, parce que je les connais, en vrai, ils sont super sympa. Sinon je n’aime pas du tout le bizutage, je trouve que c’est un truc immonde, un rituel barbare que j’ai subi moi-même en 6e et en 5e parce que je faisais plus jeune que mon âge. Ce n’est pas du tout un truc que je voulais montrer de manière cool.

Pourtant, ça a finalement l’air cool. Avec le rap derrière, qui est très entraînant, on a vraiment l’impression qu’ils s’amusent. Comme en plus ils sont très créatifs dans leur manière de bizuter les autres, on a l’impression qu’une forme de sympathie apparaît.

Quand on filme quelqu’un, il faut toujours qu’il y ait une forme de sympathie pour eux. Mais je ne pense pas qu’il y ait un regard sadique sur les victimes ; si je l’ai fait c’est vraiment à mon insu... Généralement j’évite de montrer les choses que je considère moches de façon cool...

Quelle est la part de vécu dans ce que l’on voit ?

Il y avait un script qu’on respectait, c’était très écrit mais basé sur leurs histoires et leurs conversations. Évidemment ils n’auraient jamais pu faire tout ça en un seul trajet. Ils se seraient fait virer du bus. En revanche ils ont vécu des choses bien plus dures que je n’ai pas gardées dans le film. Il y avait un acteur dont le père avait été tué par l’amant de sa femme, qu’il voyait tous les jours, qui n’avait pas été arrêté.

On a l’impression d’une sorte de slasher movie suédé. En les faisant successivement descendre du bus, vous proposez votre propre manière d’éliminer l’un après l’autre les personnages, comme dans ces films d’horreur où l’on se demande qui parviendra à survivre.

Oui, il y a un peu ça, un peu comme Les 10 petits nègres d’Agatha Christie. Quand les gens se retrouvent, vous avez ces face-à-face qui sont créés, et avec eux toute l’intensité de ce qui s’est passé avant ressort, dans un contexte qui amplifie tout puisqu’on se focalise plus sur eux.

Les jeunes avaient-ils tendance à trop jouer pour la caméra ?

Non, parce qu’on a travaillé là-dessus très rapidement. Ils jouaient les uns pour les autres. Je créais des situations où ils n’avaient pas besoin de penser à la caméra. Leur performance m’a beaucoup surpris, surtout au moment de tourner. Leur implication, la façon dont ils sont sortis d’eux-mêmes tout en restant eux-mêmes, j’ai trouvé ça admirable.

Est-ce que votre expérience sur Green Hornet a modifié votre façon de travailler ?

Je ne sais pas. Disons que ça a remonté un ressort. Quelque chose qui s’est vraiment bien libéré sur ce film-là. J’ai évidemment dû me retenir un peu sur Green Hornet. C’était un autre travail. Toute l’énergie s’éparpille à plein de niveaux. Il faut plaire à untel et untel, répondre à un tas de demande, un peu comme quand je faisais des publicités, où il y a tout un protocole qui n’est pas forcément plaisant. Il y avait bien-sûr de bons moments, je ne veux pas cracher là-dessus. Je fais attention à ne pas me plaindre du manque de contrôle. Oui, bien-sûr, je veux pouvoir dire que si un film est raté, c’est entièrement de ma faute, et que s’il est réussi, c’est un peu de ma faute aussi. En même temps, je ne cherche pas à tout contrôler. Je veux que les choses existent par elles-mêmes. On dit toujours que les réalisateurs n’aiment pas les films de studio parce qu’ils veulent plus de contrôle : ce n’est pas ça. C’est juste qu’il ne faut pas que les films soient contrôlé par des gens avec des agendas.

Comment s’est passée la scène où l’un des jeunes se met à pleurer ?

Tout est vrai. Au début, ils ne voulaient pas qu’on les filme. Ils ont continué leur engueulade. Je leur ai demandé si je pouvais les filmer. Ils ont refusé, puis ils ont accepté, puis je leur ai demandé si par hasard ils ne voulaient pas se mettre du bon côté, pour que je puisse les filmer. Et on a eu ça, une demi-heure d’explosion, de larmes. Tout le monde pleurait dans le bus. A part moi, qui dois être un peu cynique, ou un peu préoccupé. Après, j’ai réécrit le début et la fin pour qu’on ne s’aperçoive de rien, et voilà, en plein milieu du film, on obtient cette véritable mise à plat de leurs problèmes. J’étais très impressionné.

par Camille Brunel
vendredi 18 mai 2012

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