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Festival de Cannes 2012

Chercher l’image

Chili, 1988 : le régime autoritaire vit ses dernières heures. Sous la pression des autorités internationales, Augusto Pinochet est invité à prouver par référendum sa légitimité à la tête du gouvernement. La campagne qui se met en place est une affaire télévisuelle : tous les soirs, le "Oui" et le "Non" ont droit au même temps de présence à l’écran, 15 minutes, pour défendre leur cause par tous les moyens possibles. Chaque soir, dans des spots de deux fois 15 minutes, l’opposition défie les yeux de la censure et se confronte à la question de la propagande

L’heure est grave, à tel point que les défenseurs du non ont l’impatience d’introduire leur première annonce sur le pari d’un avenir national rayonnant avant même de dire “bonsoir” aux téléspectateurs. No lézarde ainsi de ratures constantes le portrait d’un pays qui cherche sa démocratie dans l’image, cet espace de réconciliation, de façade, de la politique par les publicitaires ; la force du film est de mettre face à face l’engagement personnel et le slogan. Une bataille déterminée, du côté du personnage de salopard joué par Alfredo Castro, molle, pour Rene Saavedra (Gael Garcia Bernal), et à corps perdu pour la femme de Rene (Antonia Zegers), militante rouée de coup à chaque démonstration de force des autorités. Comme dans toute course à la surenchère, le oui et le non ne cessent de se copier : quelle sera la meilleure image ? La plus vendeuse ? On comprend qu’il soit plus facile d’être un marchand que de créer une représentation nouvelle. Ainsi, les publicitaires travaillent à partir des images déjà là : les messages de campagne n’attestent pas d’autre chose qu’une ruse de montages édifiants, de propagande inversée, repoussant à la marge le sang et les morts du régime. Par ailleurs, on dit aussi bêtement qu’il vaut mieux préférer l’original à la copie. De cette chasse des meurtriers hors des bandes officielles quotidiennes, ne peut poindre qu’un dérivé de capitalisme née de l’invasion américaine de la CIA, inféodant le destin de la nation chilienne à la culture stars & stripes. La question de la mince frontière entre la parole de résistance et la collaboration est intéressante. En un sens, le personnage de Bernal est à bien des égards un des leurs : du début à la fin, rien ne change fondamentalement. Dès l’ouverture, les deux commerciaux tentent de vendre une campagne pour du Coca-Cola local. Que font ils à la victoire du non ? Dans le même bureau, ils annoncent la création d’une série télé sur des sublimes top models rencontrant sur le toit d’un immeuble de riches jeunes hommes. Incarnation d’un consensus : les deux hommes mettent de côté leurs différents pour continuer à entretenir cette servilité au pouvoir de l’image.

Chaque camp possède en son cercle ses champions. Au sommet, Pinochet et les colonels du côté du pouvoir, Patricio Alwuyin, l’opposant de la démocratie chrétienne et futur leader du pays. Les dirigeants sont plongés dans l’interrègne, jamais représentés autrement que dans les archives. Dans chacune des deux parties sont projetés dans l’arène les as de la communication, ring où l’acteur Alfredo Castro boucle sa trilogie des ordures, succédant au Raul Peraltà, l’atroce sosie de Travolta de Tony Manero et à la passivité du légiste Mario Cornejo de Santiago 73. Son associé est en quelque sorte, moins qu’un opposant, une alternative molle pour sortir de la dictature. Pour porter ses couleurs, les socialistes investissent René Saavedra, jeune publicitaire à la conscience politique hésitante, père d’un petit garçon dont la mère, activiste téméraire, est partie mais revient trop souvent entretenir l’espoir d’une relation. Puisant d’abord de manière excessive dans l’expérience commerciale à l’américaine, il invente de round en round une campagne fondée sur la joie et l’humour. Le vent se met alors à changer, accélérant l’histoire déjà en marche.

Les personnages de Larrain ont souvent provoqué l’apathie, voire l’antipathie. Le spectateur est pris dans le tourbillon du flux de l’image du tournage et de l’archive d’époque. Deux heures d’un procédé de résistance, de perpétuelle lutte de réinscription d’une image. Pour Larrain, c’est un moyen de ne jamais sauter dans le vide et d’avancer, de combler un retard : l’action de Tony Manero en pleine dictature, celle de Santiago 73 quelques heures avant son début, No à son crépuscule.

Les images qui travaillent Larrain sont des enquêtes nationales. Independencia a toujours aimé cette idée de film porte drapeau. Jusqu’ici, la symbolique et le caractère déceptif des fictions de Pablo Larrain manifestaient surtout des limites. No constitue un bond qualitatif, au moins par son ampleur. Une matière qui ne se contente plus d’être mécanique et déceptive : elle est dense, changeante, en perpétuel remontage. Elle rature. Elle essaie de convaincre chaque fois un peu plus jusqu’à la libération finale, ce moment sublime où Larrain capte le visage éberlué de René, dans le feu de la nuit victorieuse.

par Thomas Fioretti, Noémie Luciani
samedi 19 mai 2012

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