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Festival de Cannes 2012

Personne probablement

Qui est ce vieil homme sans abri dont on retrouve le corps inanimé sous un appentis ? Qui a tué de sang froid cette passante, et ce commerçant derrière son comptoir, sans raison apparente ? Qui a vraiment fait tomber cette tasse de thé que le jeune assistant propose à la starlette qui le fascine ? La réponse est si évidente que personne, pas même la police, ne prend le temps de poser la question. Seul s’étonne et s’interroge l’étudiant anonyme qui longe les avenues sans fin d’Almaty et se mêle aux badauds. La fierté qu’il tient de cette solitude s’affiche comme une forme de mépris vis-à-vis de ceux qui le croisent. La culpabilité qui suit l’assassin après le meurtre n’est pas la conséquence de son action mais le sentiment qui lui révèle sa véritable faute : l’orgueil.

Student est une fable dont la morale est livrée dès la scène d’ouverture, de la bouche même du réalisateur. Le trajet accompli par l’étudiant permet seulement de prendre ses mots au sérieux. Que les jeunes d’aujourd’hui aient, eux aussi, de vrais problèmes, Omirbayev ne l’ignore pas, mais ce n’est pas ce qu’il veut raconter. Chacun le sait, et préfère découvrir au cinéma autre chose que ce constat quotidien. Placer une morale du divertissement en exergue d’une réflexion morale et psychologique n’est pas la moindre des audaces par lesquelles Student signale son refus de toute démonstration de force. De Bresson, le cinéaste retient avant tout la précision de Dostoïevski, non l’ironie dont on ne manquera pas d’apprécier l’absence dans cette nouvelle version de Crime et Châtiment.

Le film d’Omirbayev organise un jeu savant autour de Bresson et Dostoïevski. Il sait la passion du premier pour le second, quand bien même certains de ses long métrages se placeraient sous l’égide d’un autre écrivain – voir pour s’en convaincre L’Argent (1983), prétendument inspiré d’une nouvelle de Tolstoï. Student n’est pas tant une adaptation de Crime et châtiment qu’une réécriture des films de Bresson. Ou plutôt, transposant à l’écran Dostoïevski, Omirbayev savait qu’il retrouverait finalement Bresson. L’âne battu à mort dans le cauchemar de l’étudiant est un souvenir direct de la pouliche massacrée sous les coups d’une hache qui tourmente Raskolnikov. La métamorphose convoque le souvenir d’Au hasard Balthazar, comme la vieille dame qui étend le linge dans l’arrière-cour de la maison rappelle une séquence de L’Argent ou la dernière séquence cite visiblement Pickpocket. La collection de motifs empruntés au cinéma de Bresson est disposée avec parcimonie, de manière à induire en erreur le spectateur prêt à se reposer sur sa cinéphilie. L’assassin en puissance n’aura que faire de celle qu’il voit de sa fenêtre, contrairement au meurtrier de L’Argent qui massacre celle qui lui offrit le gite et le couvert à la hache – l’arme du crime de Raskolnikov. Attiré, le regard entrevoit une perspective que le héros n’empruntera jamais, avant de découvrir que c’est de cette intuition dont il s’agit précisément de faire le procès.

C’est dans la rêverie que les responsabilités s’éveillent. Le souvenir du rêve hante la veille et s’y épanche. Le vertige de l’étudiant est semblable à celui qui vous saisit lorsque, passant de l’obscurité à la pleine lumière du jour, votre vision peine à s’accommoder, comme ralentie. L’expérience est quotidienne et peine à occulter la facilité avec laquelle le héros se laisse bercer par de tels éblouissements. Apprendre à se méfier du vertige, tomber de sa hauteur, ne plus revenir sur ses pas.

par Arthur Mas, Martial Pisani
samedi 19 mai 2012

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