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Festival de Cannes 2012

Un mot pour la Femis

Paris. Alex fume. Il est malheureux et Juif. Il a un rêve et un frère, s’exprime comme il peut mais n’arrive pas à dire ce qu’il a sur le cœur. Pio Marmaï lui prête ses traits, entre les personnages d’Yvan Attal et de Jean Reno ; un peu brute – il est dealer – et un peu ahuri – il est bête. Une jeune fille, un premier baiser, les frissons dans le ventre. Un café. Encore une cigarette. La tentation est grande d’énumérer, encore, les tares d’un film sorti de la Femis, specimen que l’on ne s’attendait pas à trouver ici puisque, en dépit du cursus sans équivoque d’Elie Wajeman (section scénario), on voulait croire Edouard Waintrop, nouveau délégué général de la Quinzaine des Réalisateurs, lorsqu’il vendait une atmosphère « à la James Gray ». Il fallait comprendre : frères, drogues, judaïté. Emballage rénové d’un vieux produit. Parmi les anciens étudiants, certains changent de domaine, d’autres deviennent techniciens. D’autres encore voulaient devenir artistes. Ceux-là font des courts-métrages, puis des longs, qui effectuent leurs sauts-de-puces de festival en festival. Certains trouvent leur voix. D’autre n’en ont pas, ou pas encore, et parlent comme tout le monde. Ils viennent à Cannes quand même.

Au-delà de l’agacement suscité par ce grand chelem des poncifs (cigarette, dédicace à la famille, argot qui sonne faux, acteurs mal dirigés, conversations en plan-séquence, chanson qui raconte le film en anglais, relation amoureuse naissante) on peut voir dans Alyah une tentative d’introduire à Paris des thèmes chers au cinéma américain, de James Gray à Jewish Connection, où des Juifs, censés au cinéma avoir une conscience morale un peu plus chatouillante que la moyenne, sont confrontés à leurs mauvaises actions. Adèle Haenel, en petite amie goy, est radieuse. Elle est à l’origine de la seule surprise du film : lorsqu’elle se déshabille, le dégrafage de son soutien-gorge ne fait pas reculer la caméra, et l’on ne voit que ses épaules. Surprise puisque dans la plupart de ces films poseurs, la scène de nudité est la ponctuation obligée d’un long discours visant à établir la prétendue désinhibition du cinéaste.

C’est une coincidence, le résultat du premier tour des épreuves de la Femis est généralement rendu dans les jours qui précèdent le festival de Cannes ; quand d’autres montent les marches, quelques milliers de jeunes gens voient ainsi leurs rêves repoussés ou partir en fumée. Outre une épreuve d’analyse filmique, les candidats ont pour ce premier tour à réaliser un dossier d’enquête à partir d’un mot genre la ligne, le blanc, l’absence – degré zéro de l’incitation artistique. Les films issus de la Fémis sont trop souvent reflet symétrique, à l’autre bout des études, de ce dossier qui pousse les prétendants à se pencher sur leur intimité et à la remettre en scène d’une façon qui soit à la fois sincère et vendeuse, personnelle et rusée. Étrange façon de se vendre : à terme, les films ne sont pas vendeurs, et les cinéastes mettent un point d’honneur à rester en dehors du circuit commercial. Reste une manière de se vendre à un certain public, peut-être même, encore et toujours, à Olivier Assayas et Mia Hansen-Love que l’on croise au détour du paragraphe des remerciements. Nous nous permettons de suggérer que ce dossier d’enquête pèse bien lourd, et qu’il produit des candidats maîtres dans l’art de se montrer soi, de se raconter soi à travers les autres. Cette première marche est fatale pour beaucoup. L’incapacité endémique à diriger les acteurs n’en est pas le moindre des symptômes. Sélectionnez plutôt les élèves comme on programme un festival. Demandez-leur quelle création, quel cinéma ils veulent.

par Camille Brunel
samedi 19 mai 2012

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