spip_tete

Spécial Cannes 2012

une soirée au jimmiz

Alias : chiens de Cannes

Le jour vint et, contre toute attente, Shad ne dansa pas le dernier bal. Autrefois, il aurait été le premier à prendre place au milieu de la piste du Jimmiz, à guider la foule des irréductibles qui voient en lui le véritable guépard de la nuit cannoise.

Dans toutes les soirées, et spécialement dans les fêtes cannoises, les quarante dernières minutes ont quelque chose de magique. Purgée de la masse des festivaliers, la fête devient vers sa fin le domaine exclusif des professionnels de la déconne, qui s’abandonnent avec joie à l’euphorie contagieuse de ces moments de plaisir, fièvre qui leur semble d’autant plus chère qu’ils la savent éphémère. Comment est-ce que ces instants de bonheur démarrent ? C’est dans l’air. Le bar ferme, les lumières s’allument, la piste se vide. Elle est presque déserte que soudainement elle s’anime à nouveau. Qui donne le signal ? Il faut un geste, celui d’un chef. Longtemps, ce fut le privilège de Shad. Et les gens qui s’apprêtaient déjà à partir d’abandonner les manteaux, les verres, les cigarettes pour un dernier tour de carrousel.

Cette nuit-là aussi, par habitude, par réflexe, Shad s’apprêta à lancer l’appel, mais deux jeunes hommes l’anticipèrent. Il s’arrêta alors et les contempla. Blond l’un, noir l’autre, tous deux grands, fiers, sûrs d’eux mêmes, ils portaient l’uniforme des cadets. Shad, sensible à l’élégance, fut impressionné par cette entrée éclatante, au point de pardonner aux deux amis leur manque de respect. Ils ne s’étaient pas limités à lui couper la voie. Ils avaient pris sa place. Les voici au milieu du Jimmiz, en train de danser entourés de jeunes gens.

Pour la première fois, Shad avait l’impression de ne reconnaitre personne de ce beau monde qui autrefois était pour lui une seconde famille. Qui étaient ces jeunes ? D’où sortaient-ils ? Ceci songeant, il piqua vers la sortie et, au lieu de prendre l’ascenseur, descendit par les marches qui, longeant le côté droit du Casino, de la terrasse du Jimmiz amènent au niveau de la Croisette. L’aurore aux doigts de rose caressait déjà l’eau du port – cela ne va pas durer longtemps, se dit Shad.

Si le cinéma m’a appris quelque chose, c’est que la politique, c’est à dire l’art de régner, se fonde sur la maîtrise de deux traits de caractère présents chez ces hommes que la nature a doté de la matière dont sont faits les princes : la gloire et l’orgueil. L’un et l’autre se flattent mutuellement. Pourtant, ils sont ennemis. La gloire peut transformer l’orgueil en vanité. L’orgueil peut conduire à la vaine gloire. C’est un risque qu’il faut prendre. Moi, Shad, je l’ai pris.

Mais le monde de Shad tourne à sa fin. J’ai été un prince inter pares. Avec moi : Domino Panini, Alan Bergalo, Gilles Jackhobbes. Nous avons pris le cinéma et nous en avons fait un monde, un règne, une cour. Il est vrai que nous avons transformé la cinéphilie de Bazin et de Langlois en un bazar. Mais quel bazar ! Quand je vois Thierry Frimeur accueillir les équipes d’Un Certain ringard ou Charley Tucson présenter en vidéo-pub la programmation de la Semaine de l’acritique, j’ai l’impression d’entendre, mal déguisée sous des expressions convenues de la critique people, la langue des épiciers et des primeurs. Nous avons été les guépards, les lions, les loups, les paons (là, je pense à Panini). Maintenant, c’est l’heure des serpents et des chiens ricaneurs. Et demain ?

par Shad Teldheimer
lundi 21 mai 2012

Accueil > séries > Salut l’Artiste > une soirée au jimmiz