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Festival de Cannes 2012

Trois enterrements

La Quinzaine a fait ce week-end le grand écart entre légèreté comique et récit politique. A l’oreille, les rires de la salle du Mariott pour Adieu Berthe donne raison à l’équipe des sélectionneurs. Moment qui paraît pourtant résonner faux tant le film de Bruno Podalydès accuse 20 ans de retard. La comparaison avec deux autres films est cruelle ; les terroristes repentis de Merzak Allouache et l’Iran montré par Massoud Bakhshi osent au moins affirmer qu’un cinéma national est souhaitable.

Les récits de Bakhsi et Allouache fonctionnent un peu de la même façon. Tous deux prisent la patience : Le Repenti raconte l’histoire d’un ancien terroriste que la loi algérienne amnistie au nom du pardon. Réhabilité, il revient à la vie sociale en travaillant dans un bar. Une histoire parallèle s’y adjoint, celle d’un remariage. Lui est pharmacien, déprime, erre dans un quotidien en ruines, peine à exercer décemment son travail. Elle est de retour après un drame. On comprend plus tard que leur fille a été assassinée. L’absence du corps de la fillette interdit le deuil et le pardon. Le jeune terroriste qui revient des montagnes est évidemment cet assassin. Le montage les réunit et trace le destin tragique d’un pays dans le raccord facile des extrêmes. Sillonnant la route, le couple prend en otage le repenti pour qu’il les amène jusqu’à la tombe de la jeune fille. On se met à penser à un vigilante movie comme Les Trois Enterrements de Tommy Lee Jones. Qu’importent alors les défauts : Le Repenti déroule comme une pelote son idée d’un pays paralysé par l’amnésie, avec peu de mots. Merzak Allouache nous a dit à quel point il tenait à faire un film urgent, efficace : comme s’il ne voulait pas manquer le moindre geste et se concentrer sur cette impossibilité de la parole, par des gros plans sur ses jeunes acteurs, par la volonté de faire un film d’action contre l’aphasie.

La parole est en revanche au cœur du film de Massoud Bakshi. Une famille respectable déplace le curseur sur la critique sociale, amenée par un point de vue clairvoyant, un œil apaisé. Enseignant à l’université, Arash revient d’un long exil de 22 ans pour régler des affaires familiales : le décès imminent de son père, l’héritage et les problèmes de fratrie. Intrigue complexe, hachuré par un montage précis et signifiant. La mise en scène construit les fragments d’un point de vue décomposé par des réminiscences enfantines : une jeunesse vécue sous la tyrannie du régime des ayatollah et de la Guerre Iran - Irak. Le montage exprime là encore ce parallèle, avançant à vue pour remonter dans la mémoire individuelle ; intelligence du film de prendre la photographie du pays par le regard d’un intellectuel en procédant par sauts dans le temps et retour d’archives. Leur trouée autonome surprend, rompant avec l’unité implacable du récit. Sa résolution pose problème : les fins du Repenti comme celle d’Une famille respectable déçoivent parce qu’elle ne peuvent rien boucler. C’est leur limite. La brutalité de l’ellipse par laquelle s’achève le film d’Allouache laisse perplexe -un refus de montrer la mort des personnages ; le regard perdu d’Arash au milieu des manifestants.

Ces forces et faiblesses valent toujours mieux que la désuétude d’Adieu Berthe, bloqué sur ses métaphores théâtrales : magie, illusion, dettes, histoires d’amants vieille province. Tourné comme si le temps s’était arrêté dans les années 90, en quoi Adieu Berthe peut il exister s’il se met à l’abri de l’histoire du pays ? L’enterrement d’une mémé fait une curieuse allégorie, comme l’avis de décès d’un certain comique national dont Podalydès, pour avoir branché sur le burlesque des motifs politiques, fut pourtant dans les années 1990 un des héros. Comme les corps dans les tombes, il commence déjà à se décomposer. Il paraît que le film est drôle : il fait des efforts. Nous n’avons rien vu, enfumés par les tours de magie de Denis Podalydès et Valérie Lemercier.

par Thomas Fioretti
lundi 21 mai 2012

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