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Festival de Cannes 2012

Vendu avec les meubles

Le film « japonais » de Kiarostami n’est qu’une parfaite transposition d’un film de Kiarostami au Japon. Le casting réunit des stars du pays autour d’un scénario que l’on pourrait situer à Taipei ou Los Angeles. Il a suffit à Tokyo de présenter les caractéristiques d’une mégapole contemporaine – éclairages au néon sur buildings de verre. Même Paris aurait pu faire l’affaire, tant on jurerait que le restaurant tokyoïte où se déroule la scène d’ouverture est celui du MK2 Bibliothèque.

Dès la première scène, dans le bar, on regretterait presque que le film soit sous-titré. Regarder deux jeunes femmes discuter ensemble, imaginer ce qu’elles se disent, deviner à leurs intonations les raisons de leur présence : il y aurait comme un plaisir à ne pas comprendre la langue. L’incompréhension peut vite devenir le point de départ d’une fiction. On imagine Kiarostami dans ce bar, à Tokyo, inventer un scénario parce que les mots de ceux qu’il observe n’ont pas de sens à son oreille. Improvisation sur la description d’une scène quotidienne, le scénario est un véritable exercice d’école, et le film ne peut qu’emprunter la voie de la facilité. Qu’est-ce qu’un vieux en cardigan dans un appartement rempli de livres ? Un prof de fac à la retraite. Qu’est-ce qu’une étudiante habillée, maquillée, qui dîne avec un homme de vingt ans son aînée ? Une call girl et son mac. Le jeune homme qui fume nerveusement sa cigarette et peine à contrôler sa brutalité annonce qu’il est mécanicien ; il enfilera bientôt son bleu de travail au garage. Les personnages sont définis comme des éléments du décor, assortis à l’ambiance lounge où baigne la ville entière.

Le jour comme la nuit, les reflets sur les vitres toujours visibles offrent à la photographie des miroitements permanents qui bercent le spectateur. Le glissement ininterrompu ne prendra fin qu’avec l’explosion de la fenêtre, point d’arrêt de ces jeux de lumières qui achève le film. Like Someone in Love est indéniablement plus séduisant que Copie Conforme, mais le processus à l’œuvre est le même. Ramassant une fois encore son récit en l’espace d’une journée, Kiarostami joue ouvertement la montre, invente sans cesse de nouveaux délais pour retarder ses personnages. Toujours quelques pas en avant, il se retourne pour nous les montrer du doigt : celui-là ne sait pas encore que celui-ci est le client de sa fiancée, cette autre que sa petite-fille l’observe à l’arrière du taxi qui fait le tour de la place mais ne s’arrêtera pas. Un rideau s’écarte chez la voisine ; nous ne verrons pas ce qui se passe derrière mais ce que l’on aperçoit depuis ce carreau. Le refus du voyeurisme emprunte les yeux du voyeur pour les accuser.

par Arthur Mas, Martial Pisani, Eugenio Renzi
mardi 22 mai 2012

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