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Festival de Cannes 2012

Galère

Il est surprenant de trouver en ouverture de la Semaine un film si évidemment mauvais, et surtout – car il n’a pas que des défauts - aux intentions si troubles. A Cannes, capitale des jupes trop courtes et de l’argent jeté en l’air, on s’interroge beaucoup sur la morale. Des films, des gens qui sont derrière les films, des images – auxquelles il arrive souvent d’avoir la leur, têtue, contradictoire, subversive ou conciliante en dépit de toutes les intentions conjuguées autour de l’histoire.

Au premier coup d’œil, Broken a des qualités. Pas dans l’innovation ; dans la construction bien maîtrisée d’un certain charme britannique très en vogue ces dernières années mais dont les atouts –pour la plupart - n’ont pas perdu de leur fraîcheur : plans un peu longs, jolies lumières, flashbacks poétisants, odes à l’enfance, et surtout cette musique légère, restée du côté clair de la mélancolie. Cela reste assez gracieux sans trop en faire, et, au début, se laisse voir.

Sous le joli vêtement, du vide : une intrigue chorale aux ressorts éculés, centrée sur le personnage d’une petite fille, Skunk, atteinte de diabète de type A, dont la mère est partie, et dont le père (Tim Roth) est la perfection même. Autour, les voisins dansent une ronde manichéenne : le veuf père de trois filles, sévère par passion, permissif par bêtise. Les trois filles, trois méchantes, trois apprenties traînées, prennent Skunk pour bouc émissaire. Le voisin un peu simplet, que l’on soupçonne d’être pédophile, lui qui est si gentil, si faible.

Déjà vu, tout cela. La maladie de l’enfant comme nœud de l’angoisse (Panic Room, David Fincher, 2002), la diabolisation du voisin-pas-comme-les-autres (Little Children, Todd Field, 2006), le père plus que parfait (Contagion, Steven Soderbergh, 2011)… La fin seule, véritable apocalypse dans tous les sens du terme, exécute la moitié des protagonistes en temps record, et grâce à une convergence de circonstances absolument invraisemblable, parvient à surprendre au sens sportif du terme : on s’étonne de voir une si belle chute après s’être lancé de si bas.

Une observation, deux conclusions. Une à tirer, une à suspendre. L’observation, c’est que Broken offre l’un des exemples les plus terrifiants d’un type d’errance ravageur : l’élection d’une matière première absolument médiocre, dont on ignore si le réalisateur – pour les raisons les plus obscures – y avait sincèrement sacrifié bon goût et jugement, ou s’il avait cru, dans un accès d’orgueil que l’on qualifiera charitablement de téméraire et qui n’est que crétin, pouvoir le transcender au point d’en faire un beau film. L’un des plus illustres exemples en est le sinistre Lovely Bones de Peter Jackson, film embarrassant comme on en a rarement vu, adapté d’un roman à succès mettant en scène le fantôme d’une fillette violée et assassinée déclamant sa détresse à coups de métaphores kitsch remplies de fleurs.

Conclusion établie : tout cela serait trop mauvais pour poser véritablement problème sans cette question de morale. Le film se veut si joli, si léché, si respectueux de son code de douceur maintenue que l’on en vient à se dire, devant la boucherie finale, que toute cette délicatesse n’était qu’un alibi, censé donner le droit de raconter des horreurs et de s’y vautrer, sous le saint patronage du « on pourrait faire bien pire ».

Conclusion à tirer : qu’en déduire des critères de sélection de la Semaine ? Au mieux, un choix politique benêt en hommage à Tim Roth, président du jury de la Quinzaine. Au pire, une indifférence morale dangereuse. Entre les deux, un éventail de maladresses allant de la transe collective provoquée par les jolies images jusqu’au primat sans équivoque du mauvais goût. A voir.

par Noémie Luciani
mardi 22 mai 2012