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AW et la Lomokino, Thailande, mars 2012 © AT

Festival de Cannes 2012

Mémoire on the rocks

Ce n’est pas un mais deux films qu’Apichatpong Weerasethakul a amenés cette année à Cannes. Nul n’est tenu d’y être pour voir le second puisqu’il est en ligne depuis quelques jours chez nos amis du site Mubi, pour avoir été produit par l’un de ses fondateurs, Efe Cakarel. Ashes dure vingt minutes et rejoint la source expérimentale dont provient le cinéaste thailandais. S’il est vrai que la forme d’un film naît souvent de la découverte de ses outils, et même si celui-ci intègre des images tournées sur téléphone portable, l’existence d’Ashes doit beaucoup à l’usage de la Lomokino - un petit hybride d’appareil photo et de caméra par lequel on impressionne à l’aide d’une manivelle une pellicule photo classique 35mm.

Au festival Film on the rocks, créé par Chomwan Weeraworawit et Nat Sarasas et conçu cette année par AW et Tilda Swinton, festival qui s’est tenu début mars sur la petite île de Yao Noi au large de Phuket, on entendait régulièrement le cliquetis de cette caméra. Certaines des images d’Ashes proviennent de ces moments passés dans des villas en bois, devant une piscine, dans la jungle ou lors d’un déjeuner dans une clairière - vous pourrez y apercevoir Charles de Meaux, Vimukthi Jayasundara, Gregg Araki, Kong Rithdee, Ryan McGinley, Simon Field, Christelle Lheureux, Rirkrit Tiravanija ou Arto Lindsay. Le titre, Ashes, fut probablement suggéré par une performance de ces deux derniers intitulée No Fire No Ash : au bord d’un arbre monumental, pendant que résonnaient les larsens d’une guitare posée contre un petit ampli et qu’une bobine d’Empire de Warhol avait été chargée dans un projecteur éteint, Lindsay et Tiravanija pulvérisaient à la bombe sur un écran blanc les signes d’un film désossé.

Cette performance rejoignait l’idée qui avait donné naissance au festival : le cinéma ne se réduit plus à ses dispositifs techniques de projection ou de mise en scène, il flotte dans toutes les têtes et s’apparente au fonctionnement de notre propre mémoire. À ce titre, il demande de nouvelles pratiques, de nouveaux modes de présentation et de nouveaux festivals ; loin, si possible, du vieux modèle de Cannes. En dernière instance, nous ne nous saurons plus distinguer ce qui appartient au cinéma de ce qui appartient à la vie. Alors autant les mêler tout de suite en inventant des combinaisons merveilleuses.

Comme le film imaginaire de Lindsay et Tiravanija, Ashes emploie des techniques primitives et dans cette imperfection même, regarde le cinéma comme un phénomène magique. Comme tous les films courts d’AW, Ashes est une archive d’expériences personnelles, une manière de préserver la mémoire d’instants et d’amis. Celle de feu King Kong, terrier cher au cinéaste. Une courte séquence montre encore De Meaux, Swinton, Rithdee, dans des plans brefs enserrés dans de longs écrans noirs qui en fixent le souvenir. Avec son bat débit d’images, la Lomokino fait revenir le goût du cinéaste pour le flicker expérimental, pour un temps mutilé, faits d’alternance de flashes et de noirs, qui amorce l’activité de la mémoire. Chaque image lance sur l’écran une explosion de lumière - souvenirs béats, électrons, feux d’artifice - dont certaines retombent lentement dans nos pensées. Ashes semble constamment s’émerveiller du pouvoir magique de la mémoire à décider à sa guise de ce qui se perd ou se crée.

L’activité simple et mécanique d’une prise de notes est la matière première du film. Mais cet enregistrement n’est pas neutre ; il recherche sans cesse ce qui dans le quotidien possède un caractère sourdement onirique, merveilleux, heureux. Si le bonheur est si présent dans les films d’AW, c’est qu’il n’est pas simple ; dans la mémoire, il prend à coup sûr l’apparence du rêve. Consigner ces moments dans un film revient à construire du rêve sur du rêve ; "it’s a dream within a dream", entend-on en voix off d’Ashes, dans l’un de ces beaux textes dont AW a le secret.

Un film est alors l’occasion d’inventer un véhicule qui puisse naviguer entre différents niveaux de souvenirs, différentes matières de l’expérience. On a vu un OVNI atterrir dans l’exposition Primitive ; de jeunes soldats allongés, somnoler en son sein. Dans Syndromes and a Century, c’est tout le film qui semblait s’éveiller comme un animal chimérique, construisant peu à peu de lents et majestueux mouvements d’appareils pour donner le sentiment d’une progression historique. Dans sa forme brève, Ashes prend une impulsion différente et réinvestit les images du quotidien dans un travail pictural. Soit en s’attardant sur les ongles qu’une jeune cinéaste française est en train de peindre, soit en travaillant dans les interstices du défilement. Les images de la fenêtre de la maison d’AW s’accélèrent et superposent différents moments aux couleurs et aux lumières variées. Travailler les intervalles, c’est s’ouvrir à une imagination qui peut aussi bien être verbale et musicale : la voix off évoque le désir d’un cinéaste de quitter le cinéma pour se remettre à dessiner les bâtiments de sa ville d’enfance, avant qu’une douce guitare emmène le film vers sa fin. Différentes incarnations d’un travail qui a su rassembler ses forces pour soutenir le quotidien des puissances de la mémoire.

Ashes, visible en ligne sur Mubi

par Antoine Thirion
mercredi 23 mai 2012

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