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Festival de Cannes 2012

Oscarax

Les films se suivent mais ne se ressemblent pas, insouciants de ceux qui les ont précédés et de ceux qui prendront bientôt leur place dans la course aux récompenses. Certains appellent un jugement définitif qui oscille entre le rejet catégorique et l’enthousiasme immédiat. D’autres procurent une impression diffuse susceptible d’être réévaluée longtemps après la projection. Dans les deux cas, le plaisir ou la nécessité d’écrire sont menacés de manquer leur objet. Le premier temps de l’opinion est péremptoire, et les notes attribuées sous le coup d’une émotion ne sont guère plus que des indicateurs. Le second temps de l’analyse, lui, n’a pour le moment pas sa place dans une chronique cannoise.

Holy Motors est à lui seul un festival. Il est pour l’heure, avec In Another Country et Vous n’avez encore rien vu, la troisième boussole de la compétition. Les différents films qui le composent, comme une anthologie de saynètes, réclament pour chacun une attention faite d’admiration et de prudence mêlées. Quelles histoires racontent-ils ? Quel fil secret permet leur réunion au sein d’un même ensemble ? Quatre ans après le triptyque Tokyo ! – dont il réalisa le deuxième segment intitulé Merde –, Leos Carax étend le principe du film à sketchs aux dimensions d’un long métrage. Assis sur la banquette arrière d’une limousine, Monsieur Oscar enchaîne les missions comme un acteur parcourt plusieurs plateaux, prenant soin de se démaquiller entre chaque épisode. Le jeu de rôles auquel se prête le personnage multiplie les pistes mais il dévoile aussi, au fur et à mesure de son déroulement, le mystère qu’une telle situation ne manque pas d’éveiller dans l’esprit du spectateur. Inutile de livrer une à une les clés d’interprétation mais précisons d’abord ceci : le programme qui arrive à son terme est d’une évidence déconcertante.

Humour et émotion sont au rendez-vous. Le plaisir qu’il suscite tient à la relance continuelle du récit qui égare l’attention pour mieux la concentrer à un prochain tournant, comme un recueil de contes non pas strictement autonomes mais liés entre eux par quelques motifs souterrains. Le parcours de Monsieur Oscar dans les rues de Paris et de ses environs n’est pas sans évoquer celui tracé par Rivette dans Le Pont du Nord, où un même poids de la conspiration pesait sur le destin des personnages. Dans les deux films, une influence commune des légendes – urbaines et féériques – dicte à la partie ses règles élémentaires. Holy Motors surprend par la variété de son inspiration dont il faut taire les plus étonnantes trouvailles. Pour apprécier au mieux les aventures qu’il propose, le sourire est la plus sûre des prédispositions.

Holy Motors est peut-être un hommage au cinéma. Kylie Minogue coiffée à la garçonne rappelle le temps d’une séquence le souvenir de Jean Seberg, avant qu’Edith Scob ne retrouve le masque de ses débuts dans Les Yeux sans visage. Impossible pourtant de réduire chaque épisode à l’imitation d’un genre. La séance de motion capture propose dans un même mouvement parade d’arts martiaux, exercice de tir et images de synthèse pornographiques. Oscar qui court sur un tapis roulant reproduit avec les technologies modernes les chronophotographies d’Étienne-Jules Marey. Le film ne saurait donc se réduire au fétichisme des citations ou des renvois, quand bien même ceux-ci renverraient à la filmographie de Carax. Sa véritable passion est celle qui anime le cinéaste et son comédien pour le travail. Carax réalise un nouveau long métrage treize ans après Pola X mais il n’a cessé entre temps de tourner – Merde (2008) et quelques clips disponibles ici ou là sur Youtube sont là pour témoigner de sa créativité, et l’on se plaît à rêver de quelques incunables retraçant la généalogie des histoires rassemblées dans Holy Motors. Denis Lavant endosse les rôles sans sourciller, offre à ses commanditaires la palette d’émotions des plus grands tragédiens, mais le masque peine à dissimuler la fatigue et le regard se perd dans le vide, comme une image tenace de la mélancolie. « Il faut rentrer à la maison », lui conseille son chauffeur avant le dernier contrat, dans un accent oliveirien. Oscar soupire. Le foyer qui l’attend ne représente pas le terme de sa journée mais une nouvelle mission où l’acteur exécute une fois encore sa partition, pour la beauté du geste. Carax joue le jeu avec lui. Ses producteurs sont invisibles, ses spectateurs sont assoupis sur leurs sièges : qu’importe. Avec Holy Motors, peu prétendront qu’il n’a pas travaillé.

par Arthur Mas
jeudi 24 mai 2012