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Festival de Cannes 2012

La tête dans le sac

Improvisation de Téchiné sur un projet taillé pour Jacques Audiard, A Perdre la Raison offre sans doute la séance la plus pénible du festival. Tout en frissons, le film vise à la fois le romanesque et le choc. Murielle (Emilie Dequenne) demande à son mari Mounir (Tahar Rahim) de surveiller sa fille pendant une absence ; le plan s’attarde sur l’homme à son bureau tandis que l’enfant babille off – il va tomber dans l’escalier. Voyez comme la tension monte vite, sur presque rien. Ni les performances Actor’s Studio (le duo d’Un Prophète Rahim-Arestrup fonctionne à plein régime) ni les petits détails du quotidien, du magnétoscope au pavillon typique, ne font défaut à l’exigence de réalisme.

Le problème principal de l’édifice est le temps. La lourdeur d’une première heure à la fois interminable et trop rapide dans ses enchaînements, qui voit naitre un mariage, une cohabitation forcée entre un médecin envahissant, sorte de père adoptif de la famille marocaine, et le couple. Un mariage d’amour qui ne laisse que peu de chances au spectateur de sortir de l’enclos de l’étouffement familial. Plans serrés, cadrages toujours encombrés en ses bords, scrutant les gueules pour ne pas filmer grand chose, au fond. Ce que tente pourtant le dernier tiers du film, qui cloisonne Murielle dans la dépression (effort louable d’Emilie Dequenne, partition impossible). Comme si, après avoir tant négocié la possibilité d’une vie ensemble, le cinéaste pouvait se laisser l’espace de disséquer le désespoir. Principe de la double peine : Dequenne, vieillie, fatiguée, craque au son du Femmes, je vous aime de Julien Clerc : cette chanson parle de moi, ce plan séquence me fera rire.

Il faudrait inventer un nouveau terme pour qualifier ce que l’on appelait autrefois le naturalisme à la française, et qui doit maintenant aussi peu à Pialat qu’à Zola. Cinéma naturalisant, il ne doit pas faire mais rendre vrai, affubler le marocain qui fait un mariage blanc de son costume déjà traditionnel de sexiste colérique. Le fait divers n’est que le meilleur gage d’acuité et d’actualité. L’obscénité du final va susciter l’admiration : succès garanti auprès de la presse à sandales.

par Thomas Fioretti, Martial Pisani
vendredi 25 mai 2012

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