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Festival de Cannes 2012

Marcher peut-être

Errant parmi les morts, les survivants de l’apocalypse que suppose The Walking Dead ne tardent pas à trouver un nouveau mot pour désigner les êtres d’un genre nouveau qui les menacent : “the walkers”. Marcher sans cesse, sans jamais courir ni s’arrêter, voilà une anomalie plus effrayante encore que leurs grognements et leurs peaux en lambeaux.

Fait rare et précieux, deux films se parlent, deux films pourtant autarciques et sans dialogues. Difficile de dire lequel des deux suit l’autre, si les fêtards de Lisbonne sont des émules du moine de Hong-Kong ou si les deux faits divers se déroulent simultanément en ces points opposés de la planète. Impossible d’ailleurs d’expliquer une telle coïncidence sans imaginer une cause historique à ces évènements, une gueule de bois qui se serait répandue à travers le monde comme un virus. D’où la défiance des passants encore indemnes pour ces marcheurs en apparence inoffensifs.

Il ne s’adresse ni ne touche à personne. D’un pas décidé, il semble suivre une direction précise, poursuivre un objectif qu’on ne lui verra jamais atteindre. S’il entrave la circulation, c’est à cause de la vitesse si peu naturelle de sa marche. Les badauds s’arrêtent, bloquent le passage pour s‘assurer que l’homme avance bel et bien. Le spectateur s‘en étonne mais doit bien s’avouer que Tsai Ming-liang n’use pas du ralenti. Il ne s’agit pas de décomposer le mouvement mais d‘accommoder notre œil. A Lisbonne, les citadins encore véloces n’osent pas sortir de leur voiture. Il est plus facile d’adapter sa conduite, sans aucun feux ni codes valables désormais, que de réapprendre à mettre un pied devant l’autre. Le constat fait par Joao Pedro Rodrigues est sans appel : la malédiction de Saint Antoine ne peut être conjurée ; la lenteur dérègle tout, et impose son pouvoir de fascination.

En 2007, déjà, le premier plan d’Autohystoria de Raya Martin avait tenté de démontrer l’axiome : plus la marche parait interminable, à la fois longue et lente, plus elle prend un caractère révolutionnaire. Souvenir de l’enlèvement et du calvaire des deux frères héros de l’indépendance philippine, le trajet parcouru dans la capitale en pleine nuit conférait à la torpeur la vertu d‘un éveil de la conscience. Nuit de rêve ou nuit d’insomnie, la différence tend à s’effacer. L’état dans lequel sont plongés les somnambules des trois continents n’obéit aux propriétés ni de l’un ni de l’autre. Héros anonymes, ils découvrent par la force des choses ce que l’on ne perçoit normalement que par hasard : qu’il suffirait que chacun marche plus doucement pour que les rues que l’on traverse quotidiennement constituent le décor d’un film fantastique.

par Martial Pisani
dimanche 27 mai 2012

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