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Festival de Cannes 2012

Really ?

Il est souvent question d’un grand phare dans In Another Country. Dans la compétition du Festival de Cannes, au bout d’un long tunnel, vous avez aperçu au loin cette lumière. Le dernier film d’HSS est comme un guide. Souvent, le cinéaste multiplie les détours et s’aperçoit au bout d’un ou deux verres que sa feuille de route ne lui est plus d’aucune utilité. Ses histoires d’amour ne marchent que rarement et ses héros choisissent souvent l’incertitude par fierté, plutôt que de prendre une décision à la hâte qu’ils finiront par regretter. Ici, une jeune fille arrive avec sa mère dans un lieu inconnu. Elle a quelques soucis familiaux, un oncle qui pose problème. On n’en saura pas plus. Agacée, elle entame la rédaction d’un scénario : une suite de situations à partir d’une femme étrangère en Corée.

Dans son imaginaire, une seule actrice interprète ces trois femmes. Différente, et jamais tout à fait la même. Dans la première, une Française, Anne (Isabelle Huppert), réalisatrice ou actrice connue (ce n’est pas très clair), est hébergée par des amis. L’homme, amoureux d’Anne, a échangé un baiser avec elle dans un festival, créant une situation embarrassante pour lui et sa femme, enceinte au moment des retrouvailles. Au cours de son séjour, elle fait rapidement la connaissance d’un grand dadais maître nageur, qui n’arrivera pas à la séduire. Dans la deuxième situation, Anne attend son amant, lui aussi réalisateur, dans le même hôtel ; il a changé de costume, devenant cette fois-ci le mari de la femme enceinte du premier épisode. Il pose un premier lapin à Anne. Retard qui permet à la touriste de réorganiser la rencontre, pour la deuxième fois, avec le maître nageur. Et ainsi de narrer sous un autre angle un malentendu qui perdure, agrémentée de nouveaux détails. Enfin, dans le troisième segment, Anne, interprète une femme fragilisée par la rupture avec son mari parti avec une coréenne. Elle est accompagnée d’une amie - la vieille dame de l’introduction. Partie spirituelle où Anne fait la connaissance d’un moine qui tente de l’aiguiller. Une dernière fois s’écrit une histoire d’amour imaginaire entre elle et le maître nageur – la magie de la fiction lui permet désormais de déchiffrer les lettres coréennes sur son T-shirt.

In Another Country se lit dans la continuité des expériences récentes du cinéaste. Un cycle entamé depuis Les Femmes de mes amis (2009), plus aérien et lumineux. L’histoire ne passe cette fois-ci par aucun autre médium que l’imagination de la jeune fille. On peut y reconnaître la réalisatrice d’Oki’s Movie, amatrice d’expériences qui collait bout à bout deux ballades avec deux hommes pour dresser entre eux un cruel jeu de comparaison. L’histoire racontée par les amis dans HA HA HA déployait déjà cette simplicité de récits qui s’offrent entre amis. Le trajet vers l’expérience est plus direct, plus sérieux, et nécessite moins d’alcool. Au lieu de redémarrer la scène après avoir oublié la suivante dans un verre de soju, l’écriture de la scénariste devient un moyen de raturer ou rattraper les incohérences avec douceur et finesse.

Il y a tout d’abord la lumière de la côte, la pluie et l’océan, l’air marin d’une station balnéaire. Presque sans recours à la musique, Hong travaille l’anglais comme un chef d’orchestre, créant des dialogues de sourds et des allitérations de situations absurdes (la répétition superbe du gag sur le phare entre Anne et le maître nageur « Is there a lighthouse ? -what ? -what is a lighthouse ? »). Les films d’HSS sont comme de fragiles boites à musique qui diffusent une ritournelle agréable mais parfois capiteuse, susceptible de s’enrayer, sujets au bon vouloir des doigts tournant la manivelle. Enfantine, poupée qui fait claquer ses talons et remuer sa queue de cheval dans les paysages de bord de mer, Isabelle Huppert fait une parfaite figurine de boîte à musique.

Cette musicalité provient aussi d’une ronde des objets. Anne demande un parapluie à la tenancière de l’hôtel, puis le cache. Comme par magie, elle le retrouve dans une partie où elle est une autre, se souvenant comme un automate de l’endroit où elle l’avait dissimulé. Tous ces détails favorisent l’étrangeté du personnage au sein du film : Huppert semble sans cesse se persuader de sa propre existence en ponctuant des phrases d’un « really ? ». De même, le tesson de soju sur lequel tous manquent de marcher au début sur la plage est peut être cette même bouteille que l’héroïne dépressive du dernier segment jette au bord de de l’eau par dépit, après l’avoir vidée d’une traite. Hong San-soo ne sait pas non plus très bien où il habite, et fouille dans son amas de micro-fictions pour trouver refuge, dresser une carte, tirer une morale.

Les scènes d’ivresse et de sexe se font de plus en plus rares. Le maître nageur benêt est un amoureux déçu qui attend la visite d’Anne dans sa tente. Dans son sommeil épais de sanglier, l’indécision demeure : Anne est-elle venue ou non accompagner le maître nageur pour tester les résolutions du moine, qu’elle a vraisemblablement compris de travers ?

On peine à déterminer le moment où s’achève la scène, où démarre le songe, à quel instant s’est produite la féérie du raccord. Anne répète « c’est beau, c’est beau, c’est beau » devant l’océan, espérant y voir apparaître son amant. Une première fois : pas mal, mais la scène a quelque chose d’artificiel, comme dans un mauvais film romantique. De plus, le baiser est interrompu. Une deuxième fois – c’est raté, un pêcheur est venu perturber le délire. La troisième est la bonne, captée dans un zoom arrière d’une grande beauté. Dindon de la farce, le maître nageur a droit aussi à trois chances, qu’il laisse à chaque fois s’envoler.

Multiplier les prises est un aveu d’échec, mais aussi l’occasion pour HSS de libérer des systèmes par milliers. Il a pris soin depuis désormais trois ans de donner de ses nouvelles tous les six mois. Dans sa prière, la vieille explique que dans sa tête “hurlent des milliers de singes”. Hong Sang-soo, comme elle, pense à des schémas possibles, à un fourmillement de détails et de variations. Plus question d’irrésolution. HSS est décidé comme jamais ; la fille écrivant de colère un scénario à la hâte pour épuiser sa colère et continuer d’avancer, c’est désormais lui.

par Thomas Fioretti
dimanche 27 mai 2012