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Prometheus  de Ridley Scott

Esthète chercheuse

5,2

Au croisement de l’univers d’Alien et de la série Lost, Prometheus raconte l’histoire d’un groupes de scientifiques décimés lors de leur exploration d’une planète lointaine. Damon Lindelof, scénariste de la série d’Abrams, est un homme appliqué : les thématiques majeures d’Alien – contagion, chasse à l’homme, robots malfaisants, effets gore - sont savamment redistillées. Le titre a changé, mais le spectateur avisé se rappelle que Prométhée est ce titan qui remit le feu aux hommes et leur donna le goût de la démesure, et l’ensemble devient une fable vaguement contemporaine, les indestructibles monstres de la saga établie entre 1979 et 1997 n’étant autres que la version organique de la bombe atomique – Lindelof songe bien à l’indiquer, d’un ton badin, au détour d’un dialogue. Aussi entend-on beaucoup, comme pour la majeure partie des films de science-fiction de ces vingt dernières années (Star Wars et Matrix en tête, Avatar plus récemment) que le problème tient ici au scénario. La science-fiction est peut-être condamnée à la ré-illustration d’anciens mythes trop connus, le dernier en date, celui du monde virtuel, ayant déjà commencé à prendre la poussière à force d’avoir été porté à l’écran de toutes les manières possibles et imaginables ces dernières années. Ce qui reste de ces films n’est pas leur scénario.

Prométhée n’a pas seulement donné le feu aux hommes. Il est ensuite condamné à se faire éviscérer et dévorer le foie par un vautour, chaque nuit et pour l’éternité. Prometheus n’est que l’histoire de cette éventration à venir, perpétuelle histoire d’une peur physique : la série Alien se résume bien à cette séquence dans laquelle John Hurt, dans le premier épisode, cesse de manger son dîner, vomit, se retourne sur la table à manger, hurle et voit une sorte de phallus vorace lui exploser le ventre et s’enfuir. Des trois continuateurs, David Fincher est ainsi celui qui se rapproche le plus de l’essence de la série lorsqu’il plante un alien dans l’utérus de l’héroïne jouée par Sigourney Weaver, Ripley la bien-nommée, celle par qui se rejoue (replay) l’éventration. L’Alien, c’est l’altérité en tant que microbe ou virus. C’est ce qui vous pénètre et vous pourrit de l’intérieur. C’est le Sida, c’est la Peste. Dans Prometheus, le Dr Shaw en attrape un en faisant l’amour sans protection. Alien parle de médecine et s’adresse au corps. L’érotisme noir des croquis de Giger, artiste suisse à l’origine du design techno-organique de la saga, réapparaît sous toutes ses formes, de la nuit d’amour entre anciens amants à la passe physiologique entre Charlize Theron et le capitaine, en passant par diverses pénétrations extra-terrestres dans la bouche d’une poignée de malheureux. Quant aux androïdes blessés, ennemis des hommes au moins autant que les célèbres xénomorphes, ils continuent de répandre, une fois démantibulés, un sang blanc équivoque.
La première surprise du film tient à l’avancée des symptômes dans l’équipage : impossible de savoir qui est malade, de quoi, et le film se déploie, de plus en plus malade. Les passagers ne sont pas traqués par un seul monstre mais par une multitude de contaminations spectaculaires – synthèse de certains traits des épisodes précédents, gradation vicieuse du bras cassé par constriction jusqu’au vermicel vivant qui perce l’iris face au miroir et à la Bête aux deux mâchoires, en passant par la scène vouée à devenir célèbre de l’auto-avortement. Elle voit l’héroïne intégrer un sarcophage chirurgical et se faire opérer d’urgence tandis que son ventre, comme jadis celui de John Hurt, connaît des gonflements de plus en plus menaçants. Noomi Rapace, la bien nommée, manipule alors une sorte de serre mécanique pour s’extraire du ventre un premier monstre qu’elle regarde et fuit. Scott est chez lui dans cet univers dégoulinant, suintant, collant, grattant.

On est d’abord frappé par le regard de peintre : les plans larges de Prometheus, leur lumière, les jeux de reflets dans les casques des explorateurs, le passage fréquent d’un régime d’image holographique à un autre, la 3D jouant notamment sur des nuages de pixels, de somptueux fantômes numériques parcourant les galeries grâce à des têtes chercheuses sphériques, la meilleure invention du film. L’obsession de la poussière fait également merveille, motif majeur chez Scott, amoureux de ses volutes ne faisant des films que pour la soulever – arènes de Gladiator, pales d’hélicoptères battant la terre dans La Chute du Faucon Noir, explosions terroristes dans Mensonges d’Etat, tempête de sable dans Prometheus.

S’y ajoute une hargne voyeuriste, voire une froideur, qui envoie le film à la périphérie du bon goût. La recette est formulée par le scénariste besogneux de Prometheus : « parfois pour créer, il faut d’abord détruire. » Pas de beauté sans laideur, ni de splendeur sans mauvais goût. La liberté qui offre encore à Scott son inventivité est au prix de ce risque qui consiste à retirer leur masque aux créatures - Gaulois de Gladiator, crachant du sang entre ses lèvres argentées ; Hannibal dans le film éponyme ; roi de Jérusalem dans Kingdom of Heaven. Prometheus est l’histoire d’un masque qu’on enlève, la quête d’une révélation non pas ontologique mais purement visuelle : quelle tête a le « space jockey », géant mort croisé furtivement au tout début du premier Alien ? Quelle image gît sous le masque ? Il n’est question ici que de curiosité. Seule compte l’ultime démesure qui pousse l’héroïne à croire qu’elle pourra comprendre ceux qui ont créé l’humanité et voulurent plus tard la détruire. À ouvrir les yeux, ceux de l’esthète et ceux du chercheur, en dépit de la raison.

par Camille Brunel
lundi 4 juin 2012

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