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Wanderlust  de David Wain

La fièvre ou la flamme

5,1

Le troisième et précédent film de David Wain, Role Models (2008), reste l’une des meilleures comédies que la production Apatow ait engendrées. On y voit Paul Rudd et Seann William Scott, représentants de commerce en boissons énergisantes, enchaîner à toute allure les présentations dans des universités américaines, mettre en garde la jeunesse contre les méfaits de la drogue pour vanter les mérites bien légaux de leur produit à l’appui de grandes rasades vert fluo. En coulisses, ils ne répriment plus ni leur excitation ni leur envie de pisser, et voulant échapper à la fourrière, encastrent leur pickup à l’effigie d’un minotaure dans une statue. S’ensuivent 150 heures de travaux forcés en mission civile, pour laquelle Rudd doit s’occuper d’un jeune geek que des jeux de rôles médiévaux transforment en noble chevalier.

Wanderlust, bêtement renommé Peace Love et plus si affinités, manifeste à nouveau la finesse féroce du travail de Wain et de son co-scénariste Ken Marino. Paul Rudd et Jennifer Aniston incarnent un couple new-yorkais. Il est employé de bureau, elle assume un CV improbable d’illustratrice, joaillière du dimanche, et maintenant réalisatrice d’un documentaire sur l’extinction des pingouins qu’elle tente en vain de vendre chez HBO. Lorsqu’elle rentre chez elle, dépitée, son mari a perdu son emploi au terme d’une saisie policière. Ils se trouvent contraints de revendre leur appartement, de quitter New York et de partager quelques temps la vie d’une belle famille ayant fait pragmatiquement fortune en Géorgie dans une entreprise de chiottes pour chantiers.

Sur leur route, George et Linda tombent par hasard dans une communauté hippie et passent sans s’y attendre une nuit idyllique. Ils continuent leur route, mais après quelques heures passées au sein de la famille caricaturalement bourgeoise du beau-frère, excessivement fier de la position que lui offre son commerce excrémenteux, responsable d’un fils exécrable et d’une épouse alcoolique, ils choisissent d’y revenir pour s’y installer. Les charmes de la première nuit se dissipent ; moins vite pour elle, qui croit enfin trouver sa voie, que pour lui, à qui la communauté apparaît bientôt aussi moralement hypocrite que la famille qu’il vient de quitter. Pour une fois, et ce n’est pas si fréquent, celle-ci est à fuir.

Wain et Marino sont très habiles lorsqu’il s’agit d’épingler à toute vitesse les travers moraux de la société capitaliste et les dégâts qu’elle cause jusque dans l’amour. Le choix d’une communauté hippie amène aussi bien une multitude d’occasions comiques ; hélas, elles sont prévisibles et tournent toutes autour de l’absence de privauté et de réserve. Le gourou Seth (Justin Theroux) rappelle que même au paradis la compétition est de mise. Un cheval passe la tête dans la chambre de George et Linda. Un puis deux personnages tiennent compagnie à George aux toilettes. Péripéties plus ou moins réussies d’un argument qui consiste à laisser les personnages, désireux de transgresser les limites qui leur semble empêcher leur bonheur, réaliser quelles limites leur sont effectivement nécessaires.

Tandis que les personnages flirtent de plus en plus avec leurs limites personnelles, les acteurs sont de la même façon sommés de jouer l’introversion, le blocage, comme s’ils se faisaient face. La solution du miroir était aussi évidente qu’inutile. On sait combien Paul Rudd excelle lorsqu’il s’agit de faire celui qui, après avoir laissé échapper son ridicule en public, tente aussitôt de se raccrocher aux branches. I love you, man (John Hamburg, 2009) était fondé sur cette situation, Rudd joignant le geste à la parole "slap that bass", s’enfonçant ici et là dans toutes les modulations possibles. Dans Wanderlust, il se tient seul devant la glace et tente de s’insuffler la virilité qu’il croit nécessaire à l’infidélité qu’il va devoir commettre. Mais Wain y perd la légèreté de son écriture et Rudd ressemble à de Funès en plein caquètement survolté.

La beauté de Role Models tenait à la fatigue qui prenait Rudd de vendre à la jeunesse le modèle imaginé par son entreprise, celui d’une pure énergie anarchique qui est aussi celui d’une hystérie comique dont Will Ferrell et Adam McKay sont venus à bout avec Talladega Nights (2006). Surchauffe cocainée, angoissée et folle d’elle-même, consciente de ne tenir que par force d’autoconviction. Vieille politique des winneurs que Role Models abandonnait à la calme poursuite d’enjeux nouveaux, où la matière culturelle est détournée du simple emploi du pastiche pour être intégrée à la construction de mythologies inédites. Le problème de Wanderlust est peut-être de n’avoir rien trouvé de mieux qu’une communauté hippie. Elle n’offre que des situations connues depuis que le cinéma y a mis les pieds dans les années 1960. Wain et Marino ne peuvent que se contenter de tirer à pile - l’odieuse morale capitaliste - ou face - la débilité hippie. Restent quelques bons mots pour opposer de manière récurrente blackberries et Blackberry (fruits et téléphones), et quelques pieuses résolutions pour un remariage superficiel.

par Antoine Thirion
mardi 5 juin 2012

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