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The Sitter  de David Gordon Green

Gros, raté, cool

6,5

Commençons par ce que The Sitter a de meilleur : au moment d’entrer dans un bar fréquenté par des gros durs, Noah Griffith (Jonah Hill) se pare du surnom ridicule Noah J-Bird pour charmer Soul, le videur noir du club. Venu récupérer le mini-van qui conduit les trois enfants qu’il est censé surveiller, Noah se fait alors humilier par une ex-camarade de lycée qui l’allonge d’un coup de poing. Beau moment car il déroule à la fois une scène d’action et un concours de slam, un peu de muscles, un peu de comédie. Soit la recette de Pineapple Express (2008) du même David Gordon Green où tout se condensait aussi dans le feu d’une nuit étirée au gré des rebondissements et redémarrages de l’intrigue –modèle lointainement inspiré des films de John Hugues, construits comme une continuité temporelle truffée de péripéties de plus en plus délirantes. L’intérêt de The Sitter est d’y greffer l’autre matrice du cinéma comique de ces dernières années, le SuperGrave de Gregg Mottola : réussir un challenge, assurer une mission, ne jamais décevoir une femme, nouer des amitiés durables, prendre la résolution de grandir et changer. Lorsque Noah quitte les trois enfants au milieu de la nuit après les avoir raccompagnés, ils regardent partir avec tristesse celui qu’il ont jusqu’alors détesté. À cet instant, son sourire vaut autant pour la promesse d’une vie nouvelle que d’un petit matin tout aussi inoubliable : une fille l’attend et il devra être à la hauteur, au contraire de la capricieuse Marisa (Ari Graynor) à laquelle il se plie à la moindre volonté. Par amour, il traverse New York et met sa vie en danger pour lui donner un sachet de drogue. Même lorsqu’il lui fait une gâterie il espère secrètement, mais sait que Marisa ne lui donnera rien en retour, ni affection, ni fellation, encore moins un "full-vaginal sex". Il finit par lui préférer la jolie Roxanne (Kylie Bunbury) qu’il raccompagne simplement à pied plutôt que dans la Mercedes paternelle.

Le Noah interprété par Jonah Hill s’inscrit dans une morale à la hauteur de l’épreuve : une forme de droiture alors que le pire lui arrive. Un bol rempli de cocaïne s’écrase contre sa tête ? Il suffit de nettoyer. Il doit 7000 dollars à un baron de la drogue ? Il n’y a qu’à aller demander à papa. Récupérer un mini-van au milieu d’un bar gangsta ? Il a regardé The Wire et écouté Method Man –que l’on croise au milieu du groupe– plus qu’assez pour s’en sortir. Jonah Hill a inventé une forme de pérennité de l’échec, celle du gros sac trop sûr de lui pour être malhonnête, mais pas encore assez pour être l’adulte qui rassurera ses parents.

The Sitter sait parler : on préfère ses saillies verbales aux détails visuels puérils (les dealers armés se font des hug, bof) voire homophobes (Garv l’homo-débile en patin à roulettes, limite). En revanche, les quiproquos sur la fausse ambiguïté pédophile de Noah sont extraordinaires. La petite Blithe (Landry Bender), superbe personnage, trouve super hot le prénom que porte Noah. Au magasin, elle trouve moins hot la culotte verte que lui achète son baby-sitter, embarrassant Noah devant les vendeuses du rayon lingerie. Les meilleurs moments sont ceux où Jonah Hill cale son tempo sur cette absurdité : il faut l’entendre dire “biotch”, répondre “puta, bitch” quand Rodrigo le traite de “puto”, prononcer calmement “You’re a douche” ou chuchoter “Don’t you fuck with me, Rodrigo” pour se convaincre que le film vaut au moins pour son génie.

Le héros de SuperGrave a grandi : nul besoin de paniquer devant le danger. On sait que les gosses finiront par rentrer à la maison et que les dealers seront punis. La morale n’a pas la radicalité de celle de Pineapple Express où les trois compères se réunissaient dans un drive-in pour se raconter leur folle aventure alors que défilait le générique. Les rues de New York ne sont plus qu’un terrain de jeu devenu trop grand pour eux et où tout semble irréel –Noah avoue finalement mieux se sentir au bar parce qu’il lui est justement arrivé tous ces évènements cauchemardesques ; mais aussi que le plus extraordinaire est parfois à la portée du geste le plus banal, comme celui d’une fille trop timide à l’abord d’un garçon pour lui demander un rendez-vous. Plus besoin de souffler dans un verre de soda pour faire des bulles au comptoir d’un bar, ni de s’accrocher à une fille qui demande de ramener de la coke en soirée, mais simplement d’être lui-même : gros, raté, cool.

par Thomas Fioretti
mardi 19 juin 2012

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