JPEG - 265 ko
spip_tete

Faust  de Alexander Sokourov

Sokourov Excelsior

9.0

Volant à travers les nuages, l’oiseau-caméra de Sokourov flotte tranquillement dans le blanc. Puis décide de plonger. Vire rapidement à droite, puis à gauche. La vallée qui s’ouvre à son regard est divisée en deux parties parfaitement égales. Le royaume du soleil à droite touche le royaume de la lune à gauche le long d’une ligne qui les sépare nettement. Une montagne s’élève à l’extrémité de cette frontière. À ses pieds, se trouve une ville entourée de murs. C’est là, entre le jour et la nuit, qu’habite et travaille le docteur Faust.

Sokourov dit que son Faust achève la tétralogie du pouvoir. Le premier épisode mettait en scène les derniers jours d’Hitler, le deuxième ceux de Lénine et le troisième ceux de Hirohito. À cette série d’anciens dictateurs décrépits, on peut ajouter Alexandra, vieille femme qui traverse la Tchétchénie en guerre avec l’allure tranquille d’un dictateur de plus. On voit moins bien en quoi Faust complète la liste. En effet, il ne la complète pas. Il en est plutôt l’origine.

« L’origine du mal est le malheur ». Sokourov cite volontiers cette formule de Goethe qui résume pour lui l’esprit du roman et nous donne une piste pour comprendre son adaptation. Celle-ci sacrifie la dernière partie de l’œuvre, et se concentre surtout sur la première. Toute l’action se passe dans le village. Sur 134 minutes, le voyage fantastique de Faust et Méphistophélès occupe seulement les vingts dernières.

Le film se donne donc deux mouvements. Une circulation dans la ville, mais en spirale, de plus en plus bas, des rues aux tunnels. Ce premier mouvement « infernal » est suivi d’une ascension. Faust et Mephistophélès quittent la ville et grimpent sur la grande montagne. Une fois arrivés sur les hauteurs, on trouve un paysage paradisiaque et infernal à la fois. On retrouve les nuages et la blancheur, mais aussi la terre et les ténèbres. C’est donc un seul mouvement qui traverse le film d’un bout à l’autre – c’est par là, peut-être qu’il répond le mieux à Murnau, à qui l’on doit l’idée qu’adapter Faust, c’est faire donner le monde au docteur Faust sous la forme d’un espace à posséder. Or, Murnau posait ainsi une équation : posséder un espace de cinéma, le posséder totalement, suppose d’associer deux modes d’appropriation, celui par lequel on l’embrasse tout entier d’un regard et celui par lequel on le parcourt pas à pas. Éprouver à la fois l’instantané de la vision totale et la continuité qui donne réalité à l’espace parcouru. Sokourov parti du ciel, comme Murnau, met en boucle ces deux moments de l’équation.

C’est aussi un mouvement d’épuration qui s’avance sur cette boucle. Les premiers quarts d’heures fourmillent de personnages et de paroles. L’image et les sons encombrent les sens. Pas à pas, le film se purge à mesure que le héros se damne. Le spectateur avance main dans la main avec Faust, du fourmillement vers l’image purifiée.

Pour commencer il souffre avec lui de la faim et de la puanteur mêlées, tandis que Faust, les mains plongées dans le corps d’un homme qu’il dissèque, se laisse nourrir par son étudiant de reste de petits gâteaux. Il suit le docteur chez son père, éprouve encore l’alliance de la faim et de la laideur, tandis que le père fait accoucher une femme d’un œuf de poule qu’elle dévore aussitôt. Il le suit en quête de quelques sous pour manger chez Méphistophélès, le prêteur sur gages de la ville. Il suit dès lors le déplacement continu des deux hommes, dans les entrailles de la ville, bains des femmes, auberges pleines d’étudiants et de soldats, places et rue encombrées d’animaux, d’enterrements et de marchands. Il s’émeut en regardant les femmes de la ville laver le linge et faire leurs ablutions – bains où Méphistophélès s’immerge avec délice parmi les femmes, nous dirigeant ainsi vers Marguerite. Il respire l’air frais des bois en promenant Marguerite sur un chemin qui ne mène nulle part. Tout au long de cette progression, la patine du gris, du vert, du flou, l’élongation de l’image par anamorphose donnent à l’espace parcouru l’unité d’une dimension homogène. C’est une seule et même matière, meuble, que l’image pétrit ainsi : la matrice de toutes les formes humaines et inhumaines, devenant tour à tour verge de cadavre, œuf sorti d’une vulve, cheveux blonds comme les blés, corps maléfique – nœuds de chair affublés dans le dos d’un pénis et de testicules minuscules – , sein blanc de neige sorti du corsage au-dessus de l’eau du lavoir, homoncule gluant agonisant dans les éclats de verre, bouche édentée, muraille grisâtre, foule sans ordre. L’image aplatie de Sokourov, devient la surface de transformation d’une matière humaine monstrueusement fluide.

Le pacte est le moyen d’arrêter ce flux et d’y isoler le corps d’exception, Marguerite, fleur intensément blonde à la bouche trop étroite. Nous aussi nous aspirons à cette damnation, à sortir du cloaque par le tunnel qui dispense désormais de parcourir la ville. À la faveur d’un tel raccourci, c’est le précédent régime d’image qui se trouve court-circuité. Nous parvenons à la rivière où Faust étreint Marguerite ; s’ouvre alors une soudaine profondeur. C’est de haut que nous laissons Faust et Marguerite tomber dans l’eau sous le poids de leur tendre étreinte, dans l’eau glacée dont l’onde, plutôt que d’avoir été provoquée par leur chute, semble au contraire les précéder, les accueillir, les recueillir. On retrouve ici, dans cet instant singulier, les plus belles inspirations de Mère et Fils, lorsqu’au profit d’un soudain décadrage un arbre sinueux semble épouser le visage ridé d’une mère laissée seule sur un banc, ou encore lorsque la courbe d’un chemin parait de loin s’être offerte au repos du fils portant la mère. Dans la profondeur, sous l’eau, Sokourov nous offre le moment le plus éloigné de son premier régime d’image, celui de l’indistinction continue des corps et des mouvements : nous accédons au visage seul, flottant dans l’onde, rayonnant comme une marguerite au soleil, image offerte à Faust par Méphistophélès, à nous par Sokourov, c’est désormais la même chose, pour la consommer. Marguerite dans son lit d’enfant au pied du lit de la mère gisante. Faust enfouit sa tête entre les blanches cuisses, se tient face au sexe à la blondeur intense. Les ombres solitaires de la mort, ni humaines ni animales, commencent à envahir le jardin, à passer la tête par la fenêtre au-dessus du petit lit, à se promener dans la chambre en titubant.

Nous avons signé le pacte. Nous avons désiré embrasser l’intensité de l’image singulière. L’heure des comptes approche. Marguerite abandonnée, nous faisons maintenant l’ascension finale dans le monde minéral et liquide, cristallin.

par Arnaud Macé, Eugenio Renzi
mercredi 20 juin 2012

Faust Alexander Sokourov

Allemagne - Russie ,  2011

Avec : Johannes Zeiler, Anton Adasinskiy, Isolda Dychauk.

Durée : 102 minutes.

Accueil > actualités > critique > Sokourov Excelsior