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La Part des Anges  de Ken Loach

Une réussite

7,1

La Part des Anges commence par un faux pas. Non pas une faute de goût, comme le film en recèle par ailleurs plusieurs, mais un écart physique, une chute malheureuse. Le grand dadais manifestement éméché est tombé sur les rails malgré les imprécations répétées du chef de gare dans les haut-parleurs. Moins pressé de remonter sur le quai que de découvrir d’où vient cette voix qui s’adresse à lui dans la nuit, le garçon ahuri peut croire à une intervention divine, quoique la scène n’entretienne aucune ambigüité. Il n’y a ni dieux ni anges véritables pour Ken Loach, chez qui la croyance populaire n’est que le privilège récompensant ceux qui ont assuré les moyens concrets de leur survie. Rien de plus magique dans La Part des Anges que dans Raining Stones (1993), nouvel itinéraire de libération d’un prince de la débrouille des quartiers mal famés. Suite de péripéties qui alternativement l’assomment et lui permettent de se relever, le récit n’a de merveilleux que cette facilité à suivre une logique qui mène mécaniquement au dénouement heureux.

La Part des Anges intrigue par son absence de mystère. La meilleure preuve de ce paradoxe est sans doute le sort fait au titre au cours d’une séquence qui se présente aux spectateurs comme un exposé de l’argument : la part des anges, explique la guide d’une distillerie traditionnelle, est ce pourcentage du fût qui s’évapore inévitablement pendant la lente maturation du whisky. Le titre énigmatique ne cache qu’une parabole dont le film se veut l’illustration démonstrative : le morceau de gâteau qui disparaît tout seul est celui que le plus habile aura subtilisé sans se faire voir. Se faufiler entre les obstacles, passer entre les mailles du filet, tel est le chemin de la réussite. La morale n’est pas plus sociale que socialiste ; elle impose au jeune homme pauvre d’être plus rusé que ses amis et ennemis pour parvenir à ses fins, emporter le trésor et gagner l’affection.

Alors qu’il est confronté au garçon qu’il a battu sans aucune raison, lui enlevant définitivement l’usage d’un œil et toute assurance, Robbie ne trouve lui-même rien à dire. Il se souvient bien de l’incident, du mauvais rôle qu’il y a tenu, et ne se défend pas des accusations lancées par les parents de la victime. Il sait qu’il ne peut pas répondre à leurs questions, ni avec les mots de la justice, dont il a respecté la sentence, ni avec ceux des travailleurs sociaux, qui veulent pourtant attester de son évolution. La Part des Anges invite à user d’un vocabulaire manichéen, avec bons et méchants qui n’auraient pour se distinguer que la liberté d’intervertir ces rôles. L’intelligence du héros est de changer de registre de sa propre initiative, d’entraîner avec lui ses compagnons de réinsertion dans une aventure des Pieds Nickelés. Piégé dans un univers de convention réaliste, il improvise avec les ingrédients d’un scénario de Ken Loach et Paul Laverty comme un burlesque avec les objets du décor, et ne doit son salut qu’à sa capacité d’invention.

Attendue, l’issue de l’intrigue ne l’est que dans la mesure où l’on a vérifié à chaque étape, et contre toute attente, la validité du plan improbable élaboré par les protagonistes. A intervalles réguliers, la mise en scène aplanit les conclusions anticipées par le spectateur pour y permettre des rebonds, les cours et sermons dispensés au héros l’obligeant à démontrer sa ressource. La Part des anges décrit une initiation, mais comme tout parcours, celle-ci renferme son lot d’embûches qui implique qu’à chaque séquence une décision doit être prise, pour le malheur ou le soulagement des personnages. Robbie, Rhino, Albert et Mo tâtonnent, fautent puis se rattrapent pour mieux retenir la leçon de leur apprentissage. A distance respectueuse, la caméra enregistre leurs progrès et rend justice à leur intelligence. Les rôles d’abord attribués par le scénario s’intervertissent à mesure que la discussion prend forme, et le simplet naguère réprimandé par ses complices de trouver l’astuce qui sortira la bande d’un mauvais pas. C’est dans ces moments que le film permet aux personnages d’accomplir le programme qu’ils s’étaient fixés, un véritable jeu de rôles dont l’enjeu est plus précieux qu’un rachat ou une vengeance personnels : un changement d’identité aussi léger qu’un déguisement. La part des anges n’est pas le résultat d’une victoire sur soi mais la marge réservée pour se moquer du sort.

par Arthur Mas, Martial Pisani
samedi 30 juin 2012

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