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En présence d'un clown  de Ingmar Bergman

Ad Angusta per Augusta

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Bergman nous donne des signes de mort. Beau caprice. A force de prendre la disparition (du cinéma, des cinéastes) au sérieux, on avait oublié qu’après tout les fantômes sont toujours là, ils ont encore envie de jouer.

La Mort, au dernier acte d’En présence d’un clown, fait une ronde silencieuse autour de la scène où l’on se meurt. On pense un instant au diable rôdeur de Mel Gibson, à ceci près qu’il s’agit ici de la plus ordinaire des Passions : une mort paisible et prévisible, étroite comme le lit sur lequel s’est recroquevillé un vieil homme. A distance, elle a attendu la fin de la pièce, les saluts, le silence, l’extinction de toutes les lumières. On la voyait attendre, même, entre les rideaux, que tout cela finisse.

Il n’en fut pas toujours ainsi. Au premier acte, la Mort est une vieille femme habillée en clown, la bouche crasseuse de maquillage, qui invite un vieil homme à la sodomiser dans un dortoir d’asile, la nuit tombée. La Mort parle trop, dit infiniment plus qu’elle n’en voudrait dire, pose trop de questions pour qu’on n’en devine pas les réponses. Le mystère n’est plus, ou n’est encore qu’un jeu vieilli et maladroit, que l’on reprend pour la énième fois avec une frénésie rabelaisienne qui a quelque chose de la colère. Nous prenons acte : sous ses hardes d’un autre monde et d’un autre âge, la Mort est devenue banale. Sur l’échiquier, plus un coup d’avance. Le monde entier semble lassé de ce jeu-là. L’on veut nous faire croire, sans doute, que la solution ne pouvait être que dans cette humiliation volontaire du joueur, et la hideur de ses adieux.

Après un intermède pourtant, ce second acte dont il faudrait se dire, peut-être, que tout ou rien ne s’y joue, la Mort retrouvera sa politesse d’antan en refusant de venir en scène. La Mort passe, laissant à la femme jeune tout ce poème qu’est le dernier baiser : blanche entre les rideaux comme dans cette parenthèse muette qui sépare deux tirades. L’on voudrait nous faire croire, sans doute, que tout finit bien, et que la Mort rhabillée a repris d’un même geste le masque de son mythe, et l’élégance.

C’est loin d’être aussi simple, sans laisser d’être intéressant. On ne se risquera pourtant pas à estimer si cette thérapie par trop contemporaine de la désincarnation porte en dernier recours ses fruits. Il est loin d’être simple, également, de faire la part des choses entre le crépuscule d’une époque et celui d’un artiste : qui blâmer, qui remercier, d’avoir fait de la Mort une compagne quotidienne, trop charnelle, trop bavarde, comme prise dans le revers bruyant d’une ancienne timidité ? Le mystérieux joueur d’échecs a fini par s’incarner dans le corps d’un clown qui n’a plus aucun coup d’avance, prend même le temps de venir, au pied du lit, pour annoncer la fin. Au premier acte, une angoisse profonde de cette surincarnation de la Mort : double incongruité de corps et de langage, dans une nuit qui se refuse au poème autant et plus que le jour. Dans la lumière nocturne, les traits maquillés de la mort sont l’antithèse d’un masque : le visage n’est plus caché mais au contraire vernis. A regarder si longtemps le Clown en face, la simplicité de ses rapports à l’homme en devient dérangeante, au point que l’on se prend à regretter la Mort hiératique et distante du temps jadis, lorsqu’elle était le contraire d’un corps.

Au second acte d’En présence d’un clown, la Mort s’est retirée. Est-ce à dire, donc, que tout s’y joue, ou rien ? Retard ou prémisse, nous voici promenés avec lenteur sur les chemins d’une désincarnation. Entrons, laissons ici tout espoir, et laissons de même la mise en abyme, la pièce en trois actes dans un film en trois actes, le film méditant sur le film. Ne retenons que cette vieille histoire de la disparition de l’écran. C’est par le film dans le film que s’ébauche ce retour aux origines dont on n’osait rêver, au premier acte, pris dans une volonté bravache d’être résolument moderne, parce que carnavalesque et inconvenant. Un incendie. L’écran disparu, le fantasme s’assume enfin jusqu’à prendre le risque de mener l’absurde jusqu’à la non-pertinence. Peut-être voudrait-on nous faire conclure à la fraîcheur désinvolte au spectacle de ces quelques fous qui, revenant joyeusement à l’authenticité de l’impromptu, croient sublimer cet art dont l’électricité les privent ? Il y a quelque chose du Pierre Ménard de Borges dans chacun des acteurs de la pantomime : tous, à leur manière, s’imaginent créer en revenant au stade préparatoire de la création. Une angoisse rémanente derrière cela, pourtant, qui n’est pas étrangère à la première angoisse : la peur d’une forme d’art cristallisée dans son média. Éliminons l’écran, que reste-t-il du cinéma ? L’ancêtre. Un théâtre semi-improvisé, présenté avec une maladresse que l’on voudrait, peut-être, touchante, dans cet espace curieusement poreux qui demeure, là où se tenaient de concert la scène et l’écran. On pourrait attendre ici un cheminement confortable de la laideur originelle vers un enchantement communautaire éclairé à la bougie. Il y a quelque chose, dans ces deuxième et troisième actes du film, du Festin de Babette. Le public sans doute, heureusement disproportionné à l’art qu’on lui présente, mais capable, comme magiquement, d’adapter le monde à son image. Ébauche d’un enchantement : comme les bottes de sept lieues se rétrécissent immédiatement aux pieds minuscules du Petit Poucet, l’art total, le « cinéma vivant » rêvé par un lunatique, redevient théâtre, et même moins que théâtre (ou infiniment plus, mais n’est-ce pas lassant ?), veillée campagnarde au coin du feu, où l’on s’échange histoires, pâtisseries et café chaud pour oublier la neige. Admirable patience de ce public de hasard, là où le film aurait dû se dérouler à la vitesse mécanique d’une manivelle. Malgré lui, le lunatique confronté à la mort de l’art a trouvé une solution non plus esthétique mais humaine, ou plutôt, le public a su la trouver pour lui. Là où l’écran a disparu se nuance et s’affirme par instants cette porosité magique qui se refuse à donner le ton : entre deux actes, une spectatrice partage impétueusement quelques pages d’un livre. Prenons acte, puisque tel est le programme, des frontières abolies entre l’art et l’homme.

La rusticité du public vaut à elle seule tout un sermon des Béatitudes. Parce qu’ils n’ont pas conscience de ce rôle, les spectateurs deviennent malgré eux les plus sacrés des juges, ordonnateurs d’une mystique et accidentelle réaccession au mystère. Ramené malgré lui aux sources de son art, le cinéma privé d’écran n’est plus que voix, et musique, et d’infiniment moins, redevient infiniment plus que lui-même.

En symétrique de cette régression nécessaire, celle du clown renaissant en mime, au dernier acte. Entre la parenthèse des rideaux, cherchant les fascinations anciennes que l’homme égara il y a longtemps, lorsque la Mort se fit proche. La Mort au dernier acte, se tait, observe presque sans sourire ce rajeunissement magique du cœur oublieux des grands mots : lentement sous son regard, les deux amants de longues dates, ces familiers qui se sont trop connus, se laissent glisser l’un l’autre en périphérie de la vision, dans le flou reconnu du mystère. Etrange ballet de film reconstruit à l’envers, vers une enfance rendue à sa passivité heureuse : infans, celui qui ne parle pas encore, ou plutôt, ici, presque plus. Il ne reste plus rien dans les dernières images de ces mots qui ont été tout, de ces clefs trop visiblement données pour que l’on consente à les prendre : Schopenhauer, le livre lu à haute voix, puis offert, la musique… Faire fi de tout cela : retenir le public impromptu reconstruisant, là où l’écran s’était tendu, quelque chose de ce balbutiement primitif et sacré du théâtre antique. Retenir le public seul, celui qui dormait, celui qui ne comprenait rien à la grand-messe de l’art.

Et s’il ne faut garder qu’une clef, retenir quelque chose de la femme, la femme-clown où s’incarne la mort, la femme jeune qui fait écran de son corps, à la fin, dans la dernière image. Une salle obscure où l’écran sépare autant qu’il reflète : à l’image et pourtant hors-cadre, dans une parenthèse entre les deux, la Mort enfin disparue, rendue à l’enfance de son mystère.

par Noémie Luciani
mercredi 24 novembre 2010

En présence d'un clown Ingmar Bergman

Suède ,  1997

Avec : Börje Ahlstedt (Carl Åkerblom) ; Marie Richardson (Pauline Thibualt) ; Erland Josephson (Osvald Vogler) ; Pernilla August (Karin Bergman) ; Anita Bjork (Anna Åkerblom) ; Agneta Ekmanner (Klovnen Rigmor) ; Lena Endre (Märta Lundberg) ; Gunnel Fred (Emma Vogler) ; Gerthi Kulle (Sœur Stella) ; Johan Lindell (Johan Egerman).

Durée : 1h58. Sortie : 3 novembre 2010.

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