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To Rome with Love  de Woody Allen

Tout le monde dort

4,8

Poncif de l’année dernière, lorsque Midnight in Paris avait fait l’ouverture du Festival de Cannes : pas un bon film mais “léger comme une bulle de champagne”. À une projection de To Rome with Love à l’UGC des Halles, deux fêtards matinaux ont pensé à amener leur bouteille, et à laisser sauter le bouchon peu après le générique. On peut s’en réjouir, il est des navets plus navrants que les derniers Allen.

Vers le début, la jeune provinciale Milly (Alessandra Mastonardi) est perdue dans la capitale. Pour surligner sa solitude au beau milieu de la Piazza, la caméra entame un tour complet sur son axe en panoramique, manège déployant le parfait guide bleu romain. Après Londres, Barcelone, Paris, c’est la quatrième fois que Woody Allen applique son idée de catalogue, signe d’une ambition de plus en plus débridée.

Quatre histoires s’entrecroisent. Introduites par un autochtone carabinieri qui organise la circulation chaotique de la ville, toutes ont en commun une certaine idée du rêve ou du délire. Jerry (Woody Allen) & Phillis (Judy Davis) viennent faire la connaissance de Michelangelo (Flavio Parenti), futur mari de leur fille Hayley (Allison Pill). Au cours du séjour, Jerry invente une carrière de chanteur d’opéra à Fabio Armiliato (ténor à la ville comme à l’écran), incapable de chanter ailleurs que sous sa douche. Woody Allen ne se prive pas de lourdeur : par deux fois revient le gag de la représentation de Giancarlo sur scène, en train de se laver et chanter devant un public. Le reste n’est pas moins pris dans des conventions comiques : Penelope Cruz joue une prostituée qui se trompe de chambre pour initier peu à peu le timide Antonio (Alessandro Tiberi) à l’amour physique ; Leopoldo Pisanello, un employé de bureau qui devient célèbre du jour au lendemain. Ce n’est pourtant pas n’importe qui : Roberto Benigni, incarnation du comique italien.

L’histoire la plus amusante concerne Jack (Jesse Eisenberg), jeune étudiant qui fait la connaissance de son idole John, célèbre architecte, dont en bon Pinocchio il fait sa bonne conscience, toujours derrière lui, le commentaire acerbe, le cynisme affleurant. Ce Jiminy Cricket le fait donc hésiter entre sa petite amie Sally (Greta Gerwig) et son amie Monica, de passage (Ellen Page, presque Diane Keaton) ; partie qui ressemble à un Match Point soft - même scène d’amour infidèle sous la pluie, moins bouillante. En regardant de jeunes acteurs, Woody Allen ne se baigne pas dans la fontaine de jouvence mais au contraire, en fait déjà des vieux, avec leur tics, leurs manies de bourgeois, leur morale adultère. Si To Rome with Love peut encore intéresser, c’est justement pour cette façon de cacher le désarroi sous des couches de plus en plus superficielles, de décors, de références cinéphiles. En tant que mensonge d’un auteur à lui-même. Dont la peur de mourir n’a d’égale que sa jouissance à être vieux, à être ce retraité errant. Joie de ne plus avoir à se réinventer, dirait-on. Woody Allen n’est plus que Woody Allen. Tous les visages qu’il met sur ses anciennes mimiques ne sont qu’autant d’illusions : derrière le regard d’acier d’Alec Baldwin, les jolis traits d’Ellen Page, derrière les sourires furtifs de Jesse Eisenberg, dont on regrette vraiment qu’il n’ait pas rencontré Allen il y a 30 ans, il y a ce papy dont l’œil gauche s’affaisse un peu, ressassant ses anciennes trouvailles : on avait rarement vu gag plus rassis que cette histoire de fille névrosée donc parfaite ; que cette crainte complètement anachronique, même au second degré, du communiste. La caméra elle-même, lorsqu’elle embrasse Rome d’un panoramique de touriste, semble tenue au poing par un cameraman trop vieux pour quitter son banc. Y aura-t-il une seule chose pour laquelle il daignera se dresser encore ? Évidemment : le sexe, ou plutôt la promesse du sexe – faiblesse du touriste par excellence. Le personnage de Penelope Cruz est ainsi un pauvre fantasme, elle qui n’est même pas le masque d’un ancien Allen mais simplement la poupée de ses idées fatiguées, creuse à en mourir, tout juste bonne à endosser à nouveau des emplois plus vieux que l’opéra de louve romaine, à la fois pute déniaiseuse et maternelle, mamma Roma dans toute la splendeur du cliché.

Vient le moment où au milieu d’une rue, Leopoldo Pisanello s’aperçoit qu’il n’est plus la célébrité que les médias harcelaient sans raison. Il n’est plus invité aux avant-premières, ne couche plus avec des stars. Il s’égosille, crie son nom aux passants, baisse son pantalon comme à l’époque où la presse s’émouvait de la couleur de ses sous-vêtements. L’autoportrait est faible et l’attaque des medias d’un autre temps. Reste une hypothèse. Pas plus qu’Holy Motors n’est une croisade anti-numérique, To Rome with Love ne vise plus haut que le petit pamphlet. Quelque chose comme une dissolution de l’auteur dans la masse. Celle des faiseurs, des touristes et des anonymes – souvenons-nous qu’il jouait de la clarinette le soir de son Oscar pour Annie Hall et se lavait les cheveux le soir de son Oscar pour Midnight in Paris. Le beau parleur ne rêve que d’anonymat et de paix. Il est cet inconnu qui s’avance à la fenêtre avant la fin et promet au public d’autres histoires. Après la psychanalyse ne reste que le désir de ne plus être personne : Allen n’est plus que ce chanteur d’opéra s’exhibant sous la douche, dans son intimité - faute de matière à inventer. En bon descendant des Frères Marx, il reviendra toujours, chaque année, dire qu’il n’a plus rien à dire. A Rome il filme la cité comme s’il dormait, et d’ailleurs tout le monde dort et tout le monde rêve, de la pute au vieillard, de l’anonyme au jeune architecte – de ces rêves que l’on oublie toujours, et restent sans avenir : les personnages se séparent, ils ne se revoient plus ; les histoires d’amour n’arrivent pas. Champagne.

par Camille Brunel, Thomas Fioretti
mercredi 11 juillet 2012

To Rome with Love Woody Allen

Réalisation et scénario : Woody Allen

Image : Darius Khondji

Casting : Roberto Benigni, Woody Allen, Penélope Cruz, Ellen Page, Alec Baldwin, Judy Davis, Jesse Eisenberg

Etats-Unis / Italie, 35mm, 1h51

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