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5 ans de réflexion  de Nicholas Stoller

Super Lapin

8,4

5 ans de réflexion est long. Toutes proportions gardées : long en comparaison de l’ordinaire de la comédie hollywoodienne avant qu’Apatow, qui produit ici Nicholas Stoller (Sans Sarah rien ne va, 2008), vienne lui donner un nouvel ordre de grandeur. Mais l’impression ne vient pas de la durée du film, modeste. Plutôt de ce qu’une relation amoureuse y est racontée avec application et rigueur ; et que cette relation est de celles qui se donnent de l’importance, traversent une longue série d’échecs et dépassent le moment où l’on abandonne.

Un soir de nouvel an, une année jour pour jour après leur rencontre, Tom (Jason Segel) et Violet (Emily Blunt) décident de se marier. Ce mariage ne cesse ensuite d’être repoussé, toujours pour de bonnes raisons, dont celle de ne pas faire entrave aux objectifs personnels : l’un a pour contre-exemple un parent qui a sacrifié sa carrière au détriment de l’autre. Par grandeur d’âme et aveuglement, Tom se soumet à l’opportunité que Violet veut saisir d’un poste en psychologie sociale de l’université du Michigan. Il refuse une place de chef de restaurant à San Francisco. Rude, l’hiver est moins dur pour elle que pour lui. Rétrogradé dans une sandwicherie, il est peu à peu dépouillé du contrôle de sa vie. Se laisse pousser une barbe d’homme des bois ; chasse, cuisine et customise des daims ; déprime sec et avoue finalement son malheur, non sans s’y enfoncer au point d’errer un soir, ivre, en ville et jusqu’en forêt. La douleur psychique le rend si insensible qu’il s’endort dans la neige et s’éveille avec un orteil congelé. On le lui coupe : fin de leur histoire. On leur laisse encore un peu de temps.

Un baiser donné par Violet à son directeur de thèse a mis Tom déjà mal en point hors de lui. Il s’est lancé dans une course-poursuite vaine dont son rival, un maigre universitaire gallois, s’est échappé avec une agilité super-héroïque. Cette séquence est emblématique de la manière dont le film traduit les vicissitudes du couple en langage comique. Il condense dans une scène la présence obsédante de l’intrus, l’acharnement puéril à faire justice à une souffrance jamais suffisamment reconnue, le pathétique où tombe inévitablement une telle négativité. La course-poursuite décolle à peine des dispositions mentales qu’elle figurent et qui s’incarnent dans un jeu de vitesses où l’objet de l’obsession prend dans les brumes d’un esprit malade, décidé à se faire du mal, des caractères surhumains. Tom délire et a érigé un tel piédestal à sa douleur qu’il ne voit plus combien tout le monde se débat dans l’échec. Surtout, il attribue à un autre le super-héroïsme qui lui semblait sien lors de sa rencontre avec Violet, dans une soirée plusieurs fois montrée où, paré d’un costume en fourrure rose de Super Lapin, il croisait les yeux de Lady Diana.

Ce moment extraordinaire fonde leur relation. Le film a l’intelligence de le montrer plusieurs fois toujours en flashback. Non pour y découvrir des aspects cachés ou, comme tant d’autres films l’auraient fait, reformuler ce souvenir selon l’humeur fluctuante de leur relation future. Ce souvenir est inaltérable, indubitable et littéralement gravé dans leur esprit : c’est un modèle bien sûr, mais aussi une malédiction si, plutôt que de rendre hommage à la beauté et à la vérité de l’illusion, ils tentaient de la reproduire. Aussi, lors de ces diverses occurrences, il arrive parfois que ce moment soit perturbé par l’endroit d’où on le convoque. Lorsque par exemple Tom et Violet répondent dans une fête à la question de savoir comment ils se sont rencontrés, flashback. Yeux de Tom en costume captivés par la vision de Violet en princesse. Un labrador au nom imprononçable, surgi de la fête où l’histoire est racontée, assaille à la fois Tom et Super Lapin. Ca n’a l’air de rien, mais le détail est fort : les souvenirs existent selon les distributions de temps et d’espace opérées par le verbe. Le chien perturbe autant que le nom qu’il porte. Comme toutes les productions Apatow, celle-ci fait preuve d’une littéralité subtile dans le jeu des images et des discours, produisant une forme de merveilleux à ras de terre. Fantastique et quotidien n’ont pas besoin de se signaler, ils s’entraînent mutuellement et permettent de jouer sur des niveaux de récits simultanés aussi bien que dans une multitude de registres sémantiques – références culturelles, sciences sociales, recettes culinaires. Cette agilité va jusqu’aux apparences prises par les personnages : animaux, princesses, ours ou marionnettes dans un dialogue entre Violet et sa sœur empruntant des voix de muppets à la demande des enfants pour pouvoir continuer malgré eux leur conversation d’adulte.

5 ans de réflexion convainc dès l’ouverture qui substitue à l’ordinaire démarrage sur les chapeaux de roues, plein d’illusions à contredire, celui d’un ratage lucide et rattrapé en direct. Tom a imaginé une mise en scène pour faire sa demande en mariage à Violet. Sur le chemin de leur Saint-Sylvestre, il prétexte une nécessité d’aller au restaurant chercher des reçus. Devant l’obstination de Violet à penser que cela peut attendre, Tom est obligé de révéler sa stratégie. Violet lui demande de poursuivre malgré tout. Ils arrivent au restaurant. Complice du plan, l’ami et collègue de Tom ne peut jouer le jeu à l’insu de Violet et s’amuse du grotesque de cette surprise ratée et condamnée à être néanmoins jouée. Il emmène le couple sur la terrasse pendant qu’il feint de réunir les reçus. Une table y est dressée devant le Golden Gate avec du champagne, l’étui d’une bague, et une chaîne pour iPod où Tom relance la musique de leur rencontre - un Van Morrison d’Astral Weeks. Plutôt que d’affaiblir l’efficacité du plan, la reconnaissance d’une mise en scène la conforte au contraire. Ils trouvent une fraîcheur dans son exécution plutôt que dans la surprise. L’aveu de l’échec n’est pas rédhibitoire s’il libère la beauté d’un jeu où celui qui propose perd la maîtrise totale du metteur en scène et offre à l’autre un terrain d’égalité.

Le souci est que cette mise en scène est la première d’une longue série qui ne sera plus dictée par le hasard mais réclamée par les conventions. Cérémonie de fiançailles d’abord, où le couple endure avec encore suffisamment de patience les discours attendus des parents, grand-parents, amis prenant un malin plaisir à détruire la fiction des amours destinés en les exposant au récit de leurs vies et relations antérieures. Plus tard, la sœur de Violet, tombée enceinte lors de cette cérémonie après avoir rencontré l’ami de Tom, lui dira qu’elle ne voulait pas lui voler la vedette. L’illusion des cérémonies de fiançailles est d’élire un couple quand il devrait plutôt ne pas perdre de vue son appartenance à l’espace commun – à la société qui s’en moque gentiment plutôt qu’à la famille qui s’en réjouit avec avidité. L’événement que Tom et Violet pensaient produire par leur mariage est encore différé par celui, plus rapide, de la sœur et de l’ami ; dépassés, ils ne peuvent que jalouser sa réussite. Les cérémonies ultérieures sanctionneront leur manque de spontanéité : disparitions successives de tous les grand-parents, qui révèlent à l’insu du couple la vocation essentiellement familiale de leur mariage. Leur incapacité à s’unir prend alors la forme d’un deuil long et drôle, et à leur vie celle légère et grave de la mort au travail.

Dans cette litanie d’échecs qui les condamnent à toujours plus d’inertie, une idée qu’émet Violet au travail fait figure d’allégorie. Intégrant pour la première fois son groupe universitaire, dans une séance de brainstorming consacrée à émettre des hypothèses de protocoles expérimentaux, elle propose de soumettre ses cobayes humains à un dilemme. Les placer d’abord dans une situation favorable à la détresse affective par la retransmission d’un soap. Disposer une boîte de donuts un peu rassis sur la table en s’en excusant : une livraison toute fraîche est en route pour ceux qui savent attendre. Conclusion : ceux qui se jettent sur les vieux beignets laissent échapper une carence affective capable de leur faire gober n’importe quoi. Plus tard, Violet soumet Tom à l’expérience. Particulièrement zombie, il erre dans la maison dans son costume désormais usé de Super Lapin, et se jette évidemment sur les vieux donuts. Lorsque Violet avoue que cette supercherie lui a donné le cœur net sur l’échec de leur relation, Tom s’offusque bien sûr autant d’avoir servi à une cruelle expérience de laboratoire (à laquelle, lapin, il tendait il est vrai les pattes) que de la nature d’une expérience fondée sur la conviction que le rassis vaut moins que le frais, que ce qui a vécu ne peut objectivement pas faire le poids devant la nouveauté. Vivant désormais avec une jeune fille portée sur tous types de consommations furieuses, Tom sait de quoi il parle.

Violet a quant a elle fini par vivre avec son tuteur universitaire, et est tombée dans l’excès inverse de se croire protégée par sa position d’observateur scientifique, alors qu’elle fait tout autant partie de l’expérience. Aux dernières heures de sa relation avec Tom, ses tentatives pour rattraper l’échec en organisant un mariage minable à la hâte prouve qu’elle aussi se serait bien contentée d’une union rassie. Mais elle et lui savent désormais qu’on ne fonde rien sur la négation de l’échec ; que la reconnaissance de celui-ci est la première étape ; que l’amour exige la relance permanente d’un jeu qui fournisse une position équitable sur l’échiquier où chacun puisse faire avancer ses pions en alternance ; qu’à chacun soit rendue la maîtrise du temps, des mouvements, des choix. Il n’est pas d’amour durable qui puisse fuir l’espace commun pour des promesses exclusives. Il n’est pas d’engagement qui puisse être déclaré une fois contre toutes.

Parmi les reproches adressés au film, il y a celui que les comédies Apatow ne sortent pas des structures sociales conventionnelles. On le dit obsédé par le mariage. Peut-être. Peu importe, si ces conventions permettent de traiter d’un problème avec détermination. On ne va pas plus reprocher à ce film qu’aux comédies de l’âge d’or de se placer sur le terrain du mariage. Le problème n’est de toute façon ni celui-là, ni la fidélité, mais l’engagement et ses rituels. Si le film se termine par un mariage réussi, ce n’est d’aucune manière pour prôner la supériorité des bagues ou pour accomplir une basse formalité. L’union finale ne se referme pour une fois sur aucune danse, aucune performance, aucune glorification, et pas davantage sur le choix d’une chapelle, d’une robe ou d’une musique. Elle entérine l’existence de choix multiples et l’importance de décider au plus vite. Elle éprouve longuement la nécessité de ne se laisser paralyser par aucun et de faire tourner le monde plus vite que les idées dans les têtes.

par Antoine Thirion
mercredi 8 août 2012

5 ans de réflexion Nicholas Stoller

Réalisation : Nicholas Stoller

Scénario : Jason Segel, Nicholas Stoller

Image : Javier Aguirresarobe

Montage : William Kerr

Production : Judd Apatow, Rodney Rothman, Nicholas Stoller

Avec : Emily Blunt, Jason Segel, Chris Pratt, Alison Brie

Durée : 2h05. Sorti le 1er août 2012.

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