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Harry Potter et les reliques de la mort - partie 1  de David Yates

Harry Potter qui se souvient de ses films antérieurs

6.8

Où Emma Watson est plaquée au sol et hurle tandis qu’Helena Bonham-Carter, à genoux, lui suce les veines du poignet. L’enfance est loin, David Yates n’a aucune envie d’y retourner. Les rites de passage ont rarement été aussi brutaux.

Fidèle au canevas de l’écrivain JK Rowling, Yates enlève les pièces superflues du jeune âge – château de Poudlard, leçons de sorcellerie – et ne les remplace pas. Ne reste qu’un film austère, percé d’un gouffre dramatique dans lequel trois personnages n’ont guère plus à faire qu’écouter à la radio les nouvelles d’un monde qui s’est remis à interroger les Juifs. Quand la radio est éteinte, colère et impuissance prennent le dessus au milieu d’une forêt grisâtre, ancien bon souvenir. Le temps est venu de démanteler les poupées, de casser les figurines en plastique, de se débarrasser de ses jouets en les démontant pour tenter de nouveaux assemblages monstrueux. Deconstructing Harry. Ainsi du logo Warner Bros : blason doré superbement figé au début du premier opus, il n’est plus à présent qu’une relique rouillant à l’instant même où la caméra le traverse. Non seulement l’âge d’or est terminé, mais il est en décomposition. Ici-bas tout pourrit, tout meurt.

Ne pas s’étonner de ce ton nouveau, cependant : les aficionados affirmeront qu’il a toujours été là, que les studios ne font que se résigner aujourd’hui à n’en rien édulcorer. En bonne épopée, l’objectif de la saga Harry Potter ne se limite pas à l’histoire d’un personnage, ce que l’on a longtemps cru en le découvrant à l’écran. C’est d’ailleurs l’un des sujets de dispute entre le héros et son acolyte, Ron, qui lui reproche de s’imaginer que toute l’histoire tourne autour de lui. En dépit du roman sentimental - amour adolescentes, disputes et baisers volés - et de la fable politique - chute de la République et montée de l’Empire, mobilier des années 30 et impers noirs - Harry Potter et les Reliques de la Mort s’articule surtout autour d’une histoire de jeunesse éternelle. Logique : l’une des originalités de la saga Potter est bien d’avoir reproduit au cinéma ce que l’on avait observé jusque-là sur le petit écran seulement, à travers les séries télés, c’est-à-dire l’évolution physiologique en direct-live à peine différé de ses protagonistes. Celui qu’il faut exterminer, c’est celui qui, justement, s’oppose au passage du temps - Voldemort, dans sa quête de vie éternelle, a divisé son âme en sept parties censées la préserver, les « Horcruxes ». C’est dans cette histoire, exposée clairement au cinéma depuis le sixième opus, que la saga puise un intérêt nouveau, qui la modifie radicalement. On peut d’ailleurs imaginer que les adaptations Harry Potter se divisent en deux parties : les cinq premiers films, consacrés à la jeunesse et au vieillissement, et les trois derniers, trilogie faustienne - pour faire bref, disons que Daniel Radcliffe cesse de changer de coupe de cheveux d’un épisode à un autre au moment du sixième.

Radcliffe, Emma Watson et Rupert Grint commencent en effet leur carrière dans une comédie de Chris Columbus, Harry Potter à l’Ecole des Sorciers. Devant son succès monumental, ils retrouvent le réalisateur de Maman, j’ai raté l’avion pour une suite du même acabit, Harry Potter et la chambre des secrets. Le trio tourne en 2004 son premier bon film, Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban, sous la direction tortueuse d’Alfonso Cuarón, puis se lance dans la comédie pour adolescents, délaissant Cuarón pour le moins inspiré Mike Newell, dont la seule bonne idée tient à une grivoiserie plutôt bienvenue (Hermione craque pour une sorte de Pascal Brutal roumain, Harry prend un bain en compagnie du fantôme d’une jeune fille...) A la fin d’Harry Potter et la Coupe de Feu, un virus vient contaminer ce qui n’était jusqu’alors qu’une série pour ados. C’est la grande faucheuse incarnée, Rowling l’appelle Voldemort. Imaginaire moderne oblige, un ancien nazi l’incarne : tout droit sorti de La Liste de Schindler, Ralph Fiennes. Et le badinage de Newell s’achève étrangement. En lieu et place des réjouissances de fin d’année – un caveau, une séquestration, un meurtre, plusieurs mutilations, et la naissance d’un antéchrist. Père éploré, foule hystérique. L’aiguillage est passé, l’unstoppable saga abandonne le cap du cinéma grand public, plonge dans la dépression. C’est ici qu’intervient David Yates, réalisateur sorti de la télé anglaise (une affreuse adaptation ciné de sa série Jeux de Pouvoirs est d’ailleurs sortie l’année dernière). Les films contaminés par Voldemort lui ont tous été confiés. Pour éviter le retour vers l’écueil Columbus/Newell, une solution : la noirceur, à tout prix.

Ainsi Harry Potter et les reliques de la mort fourmille-t-il d’interminables moments sadiques. En particulier lors de la séquence qui débute lorsque Potter manque de se noyer dans une eau glaciale, étranglé par un médaillon, coincé sous la surface gelée. Le sidekick Weasley accourt et assène un coup d’épée au médaillon en question, provoquant le surgissement haineux d’un nuage de cendres animées. Comme les machines à punir de 1984, les images qu’elles dessinent correspondent aux phobies du jeune homme. Un essaim d’araignées remonte alors du fond du cadre, illustration littérale du mouvement d’exhumation de la peur qui s’effectue chez le personnage, jusqu’à l’image ultime, la plus enfouie : la jeune femme qu’il aime, nue, dans les bras de son meilleur ami, nu lui aussi. Peu de temps avant, le même personnage était cambré sur le sol, tressaillant, les muscles du bras à vif – c’était déjà lui qui se retrouvait victime d’overdose, dans la même position, un épisode plus tôt. Tous les chemins mènent à la douleur, y compris ceux de l’émerveillement : Dobby, petit personnage de féérie apparu dans le second opus — un « elfe de maison » — passe l’arme à gauche à son tour. Deux doigts réels viennent clore ses paupières de synthèse, celles-là mêmes qui s’ouvraient grand à la fin d’Avatar. On peut toujours être surpris qu’un film aussi cher - 250 millions de dollars, tarif habituel des fins de franchise à Hollywood - malmène à ce point son coeur de cible, évite scrupuleusement la caricature, le piège du cahier des charges.

C’est que Yates applique l’idée de Rowling à la lettre : enlever l’échafaudage des individus qui ont aidé à la construction du héros. Fin du sixième épisode, le directeur de l’école de Harry, peut-être un peu amoureux de lui, se fait assassiner aussi. Nouveau macchabée. Le meurtre des parents, que l’on avait pris pour un événement fondateur voué à être apaisé, est sans cesse porté à vif. C’est dans ce septième épisode seulement que Potter visite la tombe de ses parents ; qu’Hermione y fait apparaître, du bout de sa baguette, l’image d’une couronne mortuaire. Passés par le film pour ados, ayant quitté le film pour adultes, ces anciens enfants gangrenés par l’âge n’ont d’autre choix que de se lancer dans le film crépusculaire, quasi-bergmanien ; comme si c’était le seul chemin. Les gros moyens confèrent certes un incroyable souffle au moindre travelling, au moindre mouvement de fumée, au moindre paysage filmé. La partition royale du nouveau venu Alexandre Desplats y est aussi pour quelque chose. Pourtant, un film comme Oncle Boonmee n’est pas loin. A l’instar de Weerasethakul, le conteur Yates se permet une pause au beau milieu de son film pour raconter une fable dans laquelle le régime visuel change, marquant l’entrée dans une strate supérieure de conte : je veux parler de cette divagation animée illustrant avec splendeur l’histoire des trois frères à l’origine des trois reliques. Et ce n’est pas parce que la biche qui rend visite à Potter est une animation de luxe qu’elle perd la puissance intrusive et l’étrangeté des gorilles aux yeux rouges de cette autre jungle à laquelle Hollywood, à travers Tim Burton, rendit déjà hommage à Cannes. C’est un esprit de la forêt, dont la présence est inexplicable puisque sa justification a été reléguée à l’épisode suivant. Imaginons que l’explication ne viendra pas. Il ne se passe pas grand chose dans l’interlude forestier d’Harry Potter et les Reliques de la Mort, si ce n’est ces nombreuses translations spirituelles pareilles à celles du vieux thaïlandais, vers le passé ou d’autres lieux, d’autres films. C’est le principe de la saga, revenir sur ses traces pour les mener plus loin, redonner vie aux images du passé. Daniel Radcliffe serait alors l’enveloppe dans laquelle se réincarnent les histoires, pas seulement les siennes, mais celles qu’a recensées Joseph Campbell - mythologies en tous genres, celtiques, hollywoodiennes, européennes...
D’émerveillements en drames, David Yates conduit son spectateur désarmé à travers les landes de la solitude, du déchirement et du découragement, où toute une saga, en abattant ses personnages, exorcise les démons de ses origines commerciales.

par Camille Brunel
vendredi 5 novembre 2010

Harry Potter et les reliques de la mort - partie 1 David Yates

Royaume-Uni ,  2008

Avec : Daniel Radcliffe (Harry Potter) ; Rupert Grint (Ron Weasley) ; Emma Watson (Hermione Granger) ; Ralph Fiennes (Lord Voldemort) ; Alan Rickman (Severus Rogue) ; Tom Felton (Drago Malefoy) ; Bonnie Wright (Ginny Weasley) ; Robbie Coltrane (Rubeus Hagrid) ; Helena Bonham Carter (Bellatrix Lestrange) ; Jason Isaacs (Lucius Malefoy).

Durée : 2h25. Sortie : 24 novembre 2010.

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