JPEG - 231.2 ko
spip_tete

Festival de Locarno 2012

La ville d’à côté

Entretien avec Virgil Vernier

Orleans est un film calme, pur, sûr de lui. Il appartient à la marge du cinéma : parce qu’il n’a pas coûté cher, parce qu’il fait ce qu’il veut. Mais sa singularité n’est pas celle d’un ovni, comme on dit souvent. Plutôt celle d’un film qui part à la recherche d’un cinéma classique, comme s’il se mettait en quête du Graal. Voici son synopsis. Orléans, 2011. Joane et Sylvia ont vingt ans, elles sont strip-teaseuses dans un club en périphérie de la ville. Dans le centre, une fête folklorique, religieuse, militaire a lieu, consacrée à Jeanne d’Arc. Les deux filles sont attirées par ces étranges festivités.

Virgil Vernier : Orleans a été produit grâce à l’aide au programme du CNC, une aide qui permet à un producteur de tourner rapidement un court-métrage. C’était donc un petit budget. Le tournage a duré cinq jours, mais le montage s’est étalé sur un an. Comme ni l’église ni la mairie d’Orléans n’ont répondu à notre demande d’autorisation de tournage, nous avons dû être discrets. Nous nous sommes mêlés aux caméras qui filmaient les fêtes de Jeanne d’Arc. Des chaînes de télévision régionales. En dehors d’Orléans, les fêtes de Jeanne d’Arc ne sont pas très connues. Elles sont sans doute éclipsées par la manifestation parisienne du clan Le Pen qui ont lieu à la même période.

Orleans est montré pour la première fois au public ici à Locarno. Une quatrième projection exceptionnelle a été ajoutée pour ceux qui n’avaient pas pu trouver de place aux trois précédentes. C’est un succès. Est-ce que l’image que les spectateurs te renvoient correspond à ce que tu attendais ?

Je n’ai eu de retours que de ceux qui ont aimé. Les autres, je ne sais pas ce qu’ils ont pensé. Certains m’ont dit aussi qu’il ne savent pas très bien ce que ce film « veut dire » mais que les images sont entrées dans leur imaginaire. Que ce film les déroute en même temps qu’il leur parle. Je ne pense pas qu’il faille chercher un sens caché, il faut plutôt le voir comme une tentative d’opérer des rapprochements, des correspondances entre des éléments en apparence éloignés. Comme dans un poème où l’on ne peut séparer le symbole et le sentiment, donner une signification définitive aux choses. Je ne voulais pas non plus d’un film ésotérique, mais qui puisse parler à tous, chacun à sa manière, un film populaire.

Qu’est-ce que, pour toi, un film populaire ?

Populaire, pour moi, c’est un film qu’un enfant peut comprendre. Qui parle de ce qu’il y a de plus archaïque, de plus primitif. Avant la culture, avant le langage et la connaissance. Pas un film qui ne serait compréhensible qu’à partir d’une complicité intellectuelle entre le metteur en scène et le spectateur.

Tu t’attaques cette fois-ci à Jeanne d’Arc. Tout le monde a son idée sur Jeanne d’Arc. L’homme de la rue et l’historien. Quelle est la tienne ?

Dans ses grandes lignes, le récit de Jeanne d’Arc, comme les personnages de la Bible ou les figures des grands mythes, est connu de tous : une fille entend des voix, part libérer une ville, meurt au milieu des flammes. Orleans commence avec des gravures qui évoquent et rappellent ce savoir commun.

Tu aurais pu prendre des images de films ?

Non, ce serait retomber dans le culturel. Le spectateur aurait pu se dire : « Mince, je n’ai pas vu ce film dont cette image semble extraite ». Il aurait pu penser qu’il y avait dans telle ou telle citation un sens à tirer dont il serait exclu. Dans Orleans, ces gravures anonymes semblent venir d’un fond commun. Comme dans l’art folklorique ou naïf. Comme des images du Christ dans une église quelconque.

C’est Jeanne d’Arc qui t’a amené à Orléans ? Ou bien l’inverse ?

Les deux ont convergé au même moment. J’ai eu l’idée de ce film en écrivant un long-métrage, Mercuriales, où se trouvent des références aux femmes martyres de l’Histoire, des femmes brûlées sur la place publique, des vierges sacrifiées. Jeanne d’Arc symbolise pour moi l’intolérance qui hante l’histoire de l’Occident des sorcières jusqu’aux autodafés du XXe siècle. Elle est la vierge, la guerrière et la victime.

Pourquoi Orléans ?

Il y a quelques années, j’avais lu le livre d’Edgar Morin, La Rumeur d’Orléans. Tu connais l’affaire ? C’était juste après Mai 68 ; une immense rumeur s’est répandue selon laquelle de jeunes adolescentes disparaissaient dans les cabines d’essayage de boutiques tenues par des Juifs dans le centre d’Orléans. On leur faisait des piqûres pour les droguer afin de les conduire jusqu’à des sous-marins qui les emmenaient vers des pays lointains où elles étaient livrées à la prostitution. Soudain, à la fin des années 60, l’antisémitisme tout droit hérité du Moyen Age resurgissait brutalement.

D’une certaine manière, cette ville d’Orléans est le symbole de la France. C’est la ville choisie pour les instituts de sondages en raison de son absence de particularités. Ni grande, ni petite, ni au Sud, ni au Nord. Et puis, elle est comme une ville de lointaine banlieue, à une heure de la capitale.

Quel est le lien entre l’icône Jeanne d’Arc, la ville moyenne Orléans et tes deux jeunes héroïnes, strip-teaseuses ?

Au départ, c’est la juxtaposition de deux images : une fille tenant dans la main une barre de poledance, mise en parallèle avec l’image de Jeanne d’Arc ligotée au poteau du bûcher. Comment petit à petit la première image se confond avec la deuxième. Comment cette barre devient la potence de Jeanne d’Arc. Pour moi, cela se rapporte à la manière dont aujourd’hui, des filles encore « jeunes », « pures », sont érigées au rang de déesse, et puis tout aussi vite jetées à la poubelle.

La fiction, en revanche, arrive doucement, précédée par une introduction topographique.

Avant que le récit des deux filles commence, les lieux apparaissent lentement, concrètement, comme des pierres qu’on pose une à une. Observer les entrées d’Orléans aujourd’hui. Montrer des documents de la ville au Moyen Âge, la trace des guerres successives, puis les lieux de pouvoir actuels comme le centre commercial. On se rend compte de ce qu’est un centre ville ou une périphérie en 2012, de ce que les villes du XXIe siècle naissant sont en train de devenir.

Le tramway ultramoderne, la cathédrale avec la soirée rétrofuturiste, les décors urbains dégradés sont pourtant filmés avec un certain plaisir.

Oui, j’adore toutes ces rencontres étranges entre le passé et les technologies hyper modernes. Qu’on sente comment l’Histoire continue de hanter la ville.

Au début du film, quand on se demande encore s’il s’agit d’un documentaire ou bien d’une fiction, tu montres un groupe de strip-teaseuses en pleine conversation. Qui sont-elles ? Comment les as-tu rencontrées ?

Ce sont des filles que j’ai rencontrées lorsque je cherchais mes deux héroïnes. J’ai passé trois mois à faire le tour des clubs. Paris et sa banlieue, le centre de la France... J’en ai rencontré beaucoup. Je voulais absolument que certaines d’entre elles apparaissent dans le film.

Pourquoi deux jeunes filles et pas une seule ?

L’une vient de quitter sa province, elle rêve de conquérir la capitale. Elle est comme Jeanne d’Arc quittant sa ville natale. L’autre est russe. Pourquoi une Russe ? J’aime la folie et la démesure de leur esprit, plein de passion et de fureur. Venant d’ailleurs, elle apporte aussi un regard extérieur sur la France. Elle est comme un cannibale dans l’essai de Montaigne : on fait venir des Cannibales dans une ville de France pour leur montrer combien notre civilisation est évoluée, mais eux s’étonnent surtout de la présence des mendiants dans la rue et d’un enfant sur le trône du Roi...

La fille russe dit : je ne veux pas d’amies. Pourtant, elle en a envie, et elle se lie tout de suite d’amitié avec la jeune Française. La fiction montre un conflit avec l’autre en même temps qu’un besoin d’être ensemble.

Très différentes, les deux filles sont très proches du poteau. Elles sont surtout paumées. Elles vivent une situation semblable, mais elles ne réagissent pas de la même manière. À l’église, tandis que le prêtre dit la messe, la Russe s’ennuie et pouffe. Elle n’a aucune croyance. Aucun idéalisme. Elle n’a rien à chercher de ce côté là. Mais de quel côté chercher ? La jeune Française semble touchée par ce qu’elle entend. Elle a envie de rêver. C’est toujours ceux qui ont les vies les plus trash dont la chambre est remplie de peluches.

La Russe fait à sa nouvelle amie le récit d’un ancien amour, raté, avec l’homme idéal. Beau, grand... mais nazi. C’est toi qui a conçu ce micro récit ?

Les secrets de fabrication, je ne trouve pas utile de les révéler !

Je reformule : pourquoi ce passage se trouve dans le film ?

Il fait partie d’une série de témoignages directs et indirects de haine inter-ethnique de la France actuelle. La haine ordinaire. Des blancs qui détestent les Arabes, des Arabes qui détestent des Juifs, des Martiniquais qui détestent les Roms, etc. Tout comme on observe à travers les festivités de Jeanne d’Arc le discours du pouvoir sur « l’identité nationale », une obsession qui peut s’exprimer sans complexes sous couvert de Jeanne-d’Arc-libératrice-de-la-France.

Le discours de l’archevêque, un appel à libérer la France de l’envahisseur, est impressionnant de nonchalance.

C’est le style Marine Le Pen. Très propre sur soi. Avec des formules lisses et sans mots barbares. La guerre n’est pas déclarée, mais les guerres de religion et les conflits entre « communautés » persistent. Un climat pré-révolutionnaire, pré-apocalyptique.

Tu reviens au 4/3.

J’aime cette image presque carrée qui permet de fabriquer des icônes comme les gravures de Jeanne d’Arc, d’isoler le visage ou le corps. Le 4/3 est le format le moins arbitraire pour une image. Le 16/9 est devenu un format d’iPhone ou d’écran plasma. C’est la télévision actuelle. La technologie moderne qui veut imiter le style cinéma. Mais c’est du toc. J’ai toujours utilisé le 4/3 – sauf pour Pandore. Ce format est celui de l’origine de la vidéo. Tous les films ne doivent pas nécessairement ressembler à un western ! Et puis le 4/3 me fait penser au viseur d’une mitraillette, ou à une cible.

Locarno, 7 août 2012

par Eugenio Renzi
mercredi 15 août 2012

Accueil > évènements > festivals > Locarno 2012 > La ville d’à côté