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Memory Lane  de Mikhaël Hers

Modulation de fréquence

5.2

“La lutte des classes, c’est un jardin, une table de ping-pong, une chambre pour chacun, une cheminée dans le grand salon, une voiture neuve, un frigo plein, des vacances été/hiver, des chouettes habits...” : “1983”, la chanson du groupe Mendelson est un peu l’art poétique de l’auteur de Memory Lane. Mikhaël Hers la citait parmi les plus les beaux “films” français de ces dernières années, indiquant par là une double dette. Envers une esthétique de la banlieue petite-bourgeoise, précisément décrite : murs de villa décrépis, portails repeints, tables de jardins, le Sèvres de Memory Lane doit moins au Cergy de L’Amie de mon amie qu’aux souvenirs d’enfance du réalisateur, élevé dans l’ouest parisien. Envers la musique de sa jeunesse ensuite, et en particulier la pop anglaise des années 80 qui accompagne les pérégrinations des personnages. Entre leur travail et leurs sorties, Christelle, Florent, Vincent et un quatrième compère répètent dans la cour du lycée de Sèvres, créant ainsi des intermèdes au sein d’un récit lui-même en vacance. Son ambiant, donc. Naturel ? C’est la question. Le naturalisme, on le sait, commence là où l’auteur charge les décors de définir les personnages et vice versa. C’est subtil. Mais c’est aussi oublier que le cinéma, qu’on le veuille ou non, reste une affaire de cadre. Autrement dit, d’exclusion.

Mais aussi de disposition. La musique joue, les gens marchent. Ou bien dansent. C’est encore une façon de marcher. Celle du film notamment : ensemble, mais séparés ; en ligne droite, mais tournant en rond. Attiré par un air nostalgique, ce groupe d’anciens élèves retourne en piste pour un tour tardif d’adolescence qui est, aussi, une manière de se donner une deuxième chance. On reconnaît là un pitch à la Modiano, auquel le film emprunte son titre sans pour autant partager sa mélancolie. La tristesse de Mikhaël Hers, ici comme dans Charell - son premier film -, a peu à voir avec celle du romancier. En apparence, son écriture est classique, limpide, impressionniste. Modiano est grand parce qu’il relie la mémoire intime et fictive, le documentaire, à la mémoire du siècle, la grande et la petite histoire sur le mode du vécu. On n’est plus le même une fois confronté à l’expérience de la mort, de la guerre, des départs, etc. Hers tente de partager cette résonance impressionniste du souvenir. Pourquoi cela fonctionne t-il mal ? C’est une deuxième question. Peut-être parce qu’il se conforte avec une thématique plus ténue. Il y a dans le film un personnage, Raphaël, qui exprime un malaise existentiel, mais l’on reste loin de l’expérience vécue par l’auteur d’un autre Memory Lane, le chanteur américain Elliott Smith, qui s’est suicidé en 2003. En comparaison, sa détresse ne peut que sonner faux. Plus loin, Christelle offre à Vincent le « dernier Sparklehorse », dont le leader s’est également suicidé. Cette volonté de confronter le destin des personnages à ceux de martyrs de la pop embarrasse. On est dans un cinéma musical jeune et mélancolique, on surjoue la dépression. Il y a une autre limite à ce pop-cinéma : son caractère assexué, apolitique, neutre. La scène de sexe entre Vincent et Christelle, longuement retardée, fonctionne exactement comme un air de pop où l’intro piétine sur un thème mélo, en attendant que le refrain arrive et nous emporte enfin avec une emphase légère. C’est la règle numéro un du genre, avec l‘autre, tout aussi importante, tout aussi implacable, et tragiquement ignorée par Hers, qui veut qu’un tube de pop ne dure jamais plus de trois minutes.

Pourquoi cette éternelle reprise ? C’est une troisième question. Dans Memory Lane, le passé, que l’on ne voit jamais parce qu’il est constamment évoqué, contient tous les scénarios du présent. L’argument, que le mot nostalgie semble résumer si bien, n’est garrellien qu’en surface. Chez Garrel (Philippe et Louis confondus), le passé est un événement circonscrit, un point dans la ligne de l’histoire, un mois, trente jours ; mais il est si riche que toute une vie, celle qui suit non moins que celle qui le précède, ne suffirait à le raconter. Il ne s’agit donc pas de nostalgie. Plutôt d’un passage de la temporalité de l’action (la révolution) à une action sur la temporalité (le film). Mais aussi du passage d’une vague collective à une dérive solitaire. Mikhaël Hers, c’est une autre époque, un autre lieu. Pas faux. Toujours est-il que, pas moins que pour Garrel, l’intime chez lui n’est pas donné d’emblée. En France où le cinéma s’interdit la psychologie, l’intime (c’est-à-dire l’individu, ou pire : le privé) fait problème. C’est pourquoi Hers ne filme pas l’intime, mais ses problématiques : un retour au domicile familial, une réunion de famille, un ami dépressif... Et c’est aussi la raison pour laquelle ses personnages ne peuvent jamais dire ce qui leur pèse, ni nommer leur mal. Au moment de l’évoquer, ils éclatent en sanglots, tel Raphaël devant Muriel, ou l’héroïne du premier segment de Montparnasse devant sa soeur. Le reflux renvoie les héros à leur désarroi, les ramène au temps où ils n’ont pas eu le courage de passer à l’acte. Il leur incombe aujourd’hui de porter une tristesse sans objet, un vague à l’âme permanent.

Memory Lane est un film innocent, équilibré, presque inoffensif. Il ne se décrit que par adjectifs accompagnés de bémols. Ses héros (et ses acteurs) ont chacun une certaine qualité, mais celle-ci se résume au fond à une touche d’humanité. L’histoire d’amour est intense, mais emportée par un flottement qui domine l’ensemble du récit. L’ancrage dans la banlieue résidentielle de Sèvres est certes précis (et assez inédit) mais embaumé d’une atmosphère désoeuvrée, parfaitement cristallisée par ce lieu, à la fois ouvert et fermé qu’est la cour d’un Lycée en été. Une extase dans un huis-clos. Puisque la règle du film est : “introspection interdite”, il va de soi que l’inverse aussi est tabou. Ne jamais s’aventurer à l’intérieur ou à l’extérieur du Moi.

par Thomas Fioretti, Arthur Mas, Martial Pisani, Eugenio Renzi
lundi 29 novembre 2010

Memory Lane Mikhaël Hers

France ,  2010

Avec : Thibault Vinçon (Vincent) ; Dounia Sichov (Christelle) ; Lolita Chammah (Muriel) ; Stéphanie Déhel (Céline) ; Thomas Blanchard (Raphaël) ; David Sztanke (Florent) ; Louis-Ronan Choisy (Cédric) ; Didier Sandre (François, le père des deux soeurs) ; Bérangère Bonvoisin (Jeanne, la mère des deux soeurs) ; Marie Rivière (Aude, la mère de Vincent).

Durée : 1h38.
Sortie : 24 novembre 2010

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