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Tokyo Park  de Shinji Aoyama

Parc paisible

8,2

Tokyo Park est le premier film du grand Shinji Aoyama à sortir en France depuis longtemps. Dans sa filmographie, il est l’équivalent de Tokyo Sonata dans celle de Kiyoshi Kurosawa : un film qui subvertit tranquillement le cinéma national. Mieux, qui cache sous une facture discrète un commentaire sur le cinéma contemporain, pas moins précieux que celui de Leos Carax.

Un jeune photographe vole des images dans un parc de Tokyo. On penserait à Blow Up si ses intentions étaient entourées d’un peu de mystère. Mais par un pauvre effet d’incrustation de gentilles photos de famille en noir et blanc s’affichent, tandis qu’au son l’apprenti révèle à ses modèles qu’il ne fait que s’exercer au métier.

Un homme le surprend lorsqu’il fixe une femme promenant une poussette. Il lui propose de la prendre chaque jour en filature moyennant rémunération. On penserait à Vertigo si l’homme s’était donné la peine d’échafauder un scénario complexe. Mais il n’est qu’un dentiste soupçonnant sa femme d’adultère, et sa légère réticence à avouer le motif prouve malgré son intention d’en dire le moins possible qu’il ne s’agit de rien d’autre.

Il est devenu naturel de voir la vie à travers le filtre du cinéma et de préjuger des récits qui découlent de déjà-vus. La réponse actuelle des cinéastes et des scénaristes va généralement dans deux directions. Soit le héros devient aussi savant qu’un spectateur : on ne peut plus le duper car il a acquis un siècle de science cinéphile. C’est le plus souvent la solution retenue par les films d’horreur, où plus personne ne descend innocemment dans la cave, du moins sans dire au préalable qu’on ne la lui fait pas.

Soit on pense au contraire qu’un personnage n’a pas à être un geek, une bête de calcul ou un critique de films en position de juge ou d’expert. Le trou qu’une séance creuse dans la vie n’a aucune utilité si on s’y terre ; on ne va jamais au cinéma que pour en sortir. Dans ce cas, un personnage n’a aucun savoir à faire valoir, aucune méfiance à opposer à ce qui lui arrive. Il doit seulement demeurer ouvert, calme et attentif. Se débarrasser des préjugés paranoïaques et des diverses peurs que l’image convoque ou nourrit facilement. Choisir de ne pas s’engager sans réflexion dans des poursuites trop impérieuses. C’est la solution réaliste.

Jeune femme de ménage, Miyu est un soir agressée par un de ses collègues qui la surprend par-derrière ; elle s’arme d’un balai et lance au séducteur brutal : "regarde des films, apprend un peu la vie !" Avant, il aurait été naïf de penser que le cinéma peut servir à autre chose qu’à tromper. Aujourd’hui il faut reconnaître que le cinéma offre des expériences sur lesquelles le sens moral peut s’exercer.

Mais il arrive parfois que la dialectique n’opère plus et qu’on n’aille au cinéma que pour coller aux images, parce qu’elles racontent ce à quoi la mort ou la perte a mis un coup d’arrêt trop net. Miyu s’avoue finalement que les films de zombies lui permettent de substituer à la disparition de son petit ami Hiroshi le travail visible de décomposition des corps ; mais qu’ils perpétuent aussi la disparition et interdisent le deuil, car l’angoisse empêche le temps de faire son œuvre.

Face à la mort de Hiroshi dont il était le colocataire, Koji a une attitude différente. Il est apparemment dénué d’angoisses. Lorsqu’il sort de sa chambre, il s’attend à trouver le fantôme. Il ne sursaute jamais et vient même délibérément lui demander conseil. Hiroshi n’en a pas ; il n’est occupé par rien sinon par l’éternité ; on le voit régulièrement lire un ouvrage intitulé "Le temps".

Parce qu’il échappe a priori à l’art qu’il apprend, le temps est ce dont Koji part en quête. Parce qu’il n’est qu’apprenti, il s’interroge deux fois : a-t-il assez de talent ? A-t-il assez de courage pour réussir à en vivre ? Ces questions sont remises au lendemain, puisqu’il ne s’agit pour l’instant que de se donner le temps d’observer, d’aller flâner dans les parcs et d’être disponible à l’apparition des images.

On pense souvent que le film se comporte de manière bien désinvolte avec les récits qu’il amorce. La filature de la femme à la poussette ne semble pas passionner Koji. Il ne découvre rien, ou rien de très anormal : il trouve belle cette femme qui ressemble à sa mère. Quant à son habitude de visiter chaque jour un parc différent, Koji s’aperçoit qu’elle ne fait que suivre un mouvement de spirale sur la carte de Tokyo.

Cette figure secrète rappelle évidemment celle que Chabrol et Rohmer voyaient à l’œuvre dans les films d’Hitchcock. Mais elle n’est ici rien d’autre qu’un hommage amoureux conscient. Découvrir chez l’autre un acte d’amour montre tout le contraire de la désinvolture, une faculté à voir au-delà de ses propres peurs, à savoir se considérer alternativement comme sujet et objet : leçon existentialiste. C’est ce que Koji découvre dans l’autre piste narrative du film, où Miyu lui fait comprendre que Misaki, sa demi-sœur depuis l’adolescence, est secrètement amoureuse de lui. Que les signes ne trompent pas mais qu’il n’a pas su les voir. De fait, la femme à la poussette qui ressemble à sa mère ne l’intéresse plus autant que ces autres qu’il tente désormais de connaître et de comprendre.

Au centre de Tokyo, il y a un parc où l’empereur habite. Ce centre est inviolable : les routes et voies de métro doivent le contourner. Au centre de Tokyo Park aussi, il y a un vide occupé par le fantôme de Hiroshi (même nom, même fonction que dans Restless de Gus Van Sant), et une alternative : s’y enfoncer ou s’habituer à vivre avec et apprendre à le contourner. Dès lors, le film adopte une position sereinement réaliste dans un cadre qui peut partir dans toutes les directions, de l’horreur au mélo. Et qui y va parfois résolument, en intégrant une séquence de film de zombies. Comme son héros, il s’agit avant tout de rester disponible à tous les possibles. Les référents planent au-dessus du film sans jamais s’y engluer. Shinji Aoyama les entremêle avec un calme de sphinx. La trame pourra paraître bien lâche, mais cette élasticité est une force où l’on peut percevoir quelque chose d’une sensibilité nationale. On peut se demander si elle n’est pas préférable au feu d’artifice de Holy Motors.

Au mari suspicieux, Koji finit par consacrer un peu de temps pour lui apprendre la seule énigme apparue au cours de la filature, la spirale des mouvements de la femme. Le mari reconnaît dans ce trajet une figure d’ammonite et la passion qu’elle et lui avaient pour ces fossiles au moment de leur rencontre. Il sourit, se rassure, remercie Koji et lui fait ce compliment : je ne suis pas expert, mais tes photos montrent le talent de savoir entourer les gens. S’il y a quelque chose à en tirer, c’est que le cinéma n’a plus de motifs secrets à découvrir, mais qu’il lui reste en revanche à habiter mille environnements concrets où le cinéma et la vie s’entraînent mutuellement. Le cinéaste n’est plus un démiurge organisant les trajets des personnages, mais un simple fabricant d’images veillant sur ceux qu’elles abritent.

par Antoine Thirion
lundi 27 août 2012

Tokyo Park Shinji Aoyama

Réalisation : Shinji Aoyama

Scénario : Norihiko Goda et et Masaaki Uchida, d’après le roman de Yukiya Shôji

Image : Yuta Tsukinaga

Son : Nobuyuki Kikuchi

Musique : Shinji Aoyama

Montage : Hidemi Li

Producteur : Hiroaki Sato, Yasushi Yamazaki
Production : D-Rights, Tokyo Koen Film Partners

Durée : 1h59

Japon, 2011

Sortie : 22 août 2012

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